Valérie Belin : Méthode anthropométrique : métamorphose ou transformation ?
Valérie Belin
Méthode anthropométrique : métamorphose ou transformation ?
Elodie Buisson, le 10 janvier 2007
La première des deux nouvelles séries présentées dans l’exposition se compose de douze photographies de jeunes modèles (New Faces) choisis sur catalogue dans diverses agences de mannequins. La série comprend, à parité égale, six photographies de garçons et six photographies de filles.

À la différence des portraits précédents réalisées en éclairage diffus et en noir et blanc, Valérie Belin a choisi de travailler en éclairage ponctuel et en couleur. Une source de lumière unique est dirigée sur la face des modèles qui semblent émerger du noir absolu de l’arrière-plan. La photographie met ainsi en lumière les visages et la naissance des bustes dénudés des sujets, donnant une importance particulière à la peau et aux éléments de la physionomie.





Il se dégage de cette série de portraits une esthétique qui fait penser à celle des avatars que l’on utilise pour se représenter dans les mondes virtuels. Cet effet d’irréalité ne tient pas seulement à la plastique excessive des modèles, mais aussi aux opérations conceptuelles et photographiques effectuées par l’artiste pour produire des effets de sens. Ainsi, la lumière, par les découpes franches qu’elle opère en zones d’ombre et zones fortement éclairées, annule-t-elle le rendu charnel du modelé des visages et des corps. En n’éclairant, en quelque sorte, qu’une seule face du sujet, elle en donne une vision spectrale, sans épaisseur, quasi abstraite.

Le traitement de la couleur, volontairement désaturée, donne aux carnations un aspect monochrome et diaphane dont les yeux et la bouche constituent des contrepoints colorés, à la manière d’artefacts. Ce travail non naturaliste de la couleur n’en est pas pour autant artificiel, il évoque plutôt la mise en couleur d’un portrait peint, où l’artiste élabore une vision. Les peaux, maquillées et poudrées pour la circonstance, offrent des surfaces sans accidents dont la perfection paraît plus imaginaire que réelle. Enfin, la mise en retrait de toute expressivité des visages et la vacuité particulière des regards exigés par la pose contribue à modifier ces humanités en êtres chimériques.



L’autre série de photographies présentée ici a été réalisée dans la continuité de la première. Elle est constituée de sept portraits de jeunes filles « de la rue », à la peau noire ou métissée et au visage singulièrement beau et lisse. L’artiste semble avoir fait usage du même protocole de prise de vue : lumière forte et dirigée sur le sujet, fond noir, absence de toute expression sur les visages. Néanmoins, il apparaît vite que la qualité particulière des personnes photographiées et de leurs attributs déterminent les différences stylistiques notoires entre les deux séries. De ce point de vue, tout se passe comme si l’une était l’inverse de l’autre. Ainsi la carnation blanche et matte des mannequins s’opposent-elle aux visages bruns et satinés des jeunes filles.

De même, la nudité blanche et « naturelle » des premiers sujets, qui fixait la couleur à l’intérieur du visage, par touches, sur yeux et la bouche, fait-elle place chez les seconds, à un habillage particulièrement factice et coloré qui renvoie la couleur à l’extérieur du visage. Cet habillage désigne non seulement le vêtement (que l’on devine de confection médiocre), mais aussi les cheveux (en matière synthétique), les lentilles colorées posées sur les yeux et le maquillage fortement dessiné. Ces attributs, dont l’harmonie participe du même arrangement, varie d’un sujet à l’autre à la manière d’une panoplie sur le corps standard d’une poupée - version « black ».









À l’opposé de la méthode anthropométrique qu’elle s’était imposé pour la réalisation de ses premières séries de portraits, Valérie Belin considère dans ces deux nouvelles séries des individus séparés, ne ressemblant qu’à eux-mêmes, mais comme tous frappés d’incertitude. Les mannequins glabres et éthérés semblent des artifices issus d’un univers technologique. Les jeunes « blacks », plus tangibles par la concrétude de leurs accessoires, semblent sortir d’un moule et oscillent entre plastique pure et humanité. Les notions antagonistes généralement à l’œuvre dans le travail de l’artiste entre présence et absence, vivant et inanimé, force d’évidence et retrait, semblent se condenser ici en un principe d’artificialité.

Soulevant une question que l’on pourrait résumer ainsi : qu’est-ce que le vivant aujourd’hui ? Comment est-il travaillé par la métamorphose et les forces de destruction ?

Dans la religion hindoue, un avatar désigne chacune des incarnations de Visnu ; au sens figuré, il désigne une métamorphose ou une transformation. En informatique, l’avatar désigne l’apparence ou l’image que prendra un individu pour se représenter dans un univers virtuel. Une chimère désigne une vaine imagination. Voir aussi fantasme, fantôme, folie, idée, illusion, imagination, mirage, rêve, songe, utopie, vision. Un être chimérique est un être qui tient de la chimère.



Valérie Belin est née en 1964 ; elle vit et travaille à Paris. Depuis sa première exposition personnelle à la galerie Xippas en 1998, elle expose régulièrement en France et à l’étranger : elle est représentée par la galerie Sikkema Jenkins & Co à New York et la galerie Ulrich Fiedler à Cologne (Allemagne).

La Fondation Huis Marseille à Amsterdam lui consacrera une exposition personnelle de septembre à décembre 2007, le Musée de l’Élysée à Lausanne de septembre à décembre 2008 et la Maison Européenne de la Photographie à Paris d’avril à juin 2008.

www.valeriebelin.com