Pierre Soulages : Peintre du noir et de la lumière
Pierre Soulages
Peintre du noir et de la lumière
Hans-Ulrich Obrist + Cédric Moullier, le 8 avril 2013
Pierre Soulages_Portrait
Pierre Soulages_Portrait


Entretien avec Pierre Soulages

(…) Dès les tout débuts de sa pratique, Soulages a pensé la peinture dans sa relation à l’architecture. Non seulement il « se libère de la peinture pour tendre vers l’architecture », mais il traite la peinture en tant qu’architecture, « fixant » ses oeuvres avec des câbles tendus entre le sol et le plafond, travaillant exactement comme un architecte dans une architecture. « Si vous accrochez une peinture au mur, explique-t-il, elle fait fonction de fenêtre. Mais fixée par des câbles, elle devient elle-même un mur. » Ainsi exposées, ses peintures créent un nouveau mode de présentation, un nouvel espace, elles ouvrent des horizons nouveaux pour les multiples artistes contemporains qui, dans leurs installations, s’interrogent sur la relation entre l’oeuvre d’art et son espace d’exposition et sur son statut en tant qu’objet (…).

Pierre Soulages/Soulages S-T
Pierre Soulages/Soulages S-T


Hans-Ulrich Obrist : Quel fut votre premier choc esthétique ? En avez-vous un souvenir précis ?

Pierre Soulages :
Oui, c’est dans l’espace intérieur de l’abbatiale romane de Conques près de Rodez, la ville où je suis né. Une ville restée longtemps éloignée de tout.

H.-U.O. : Ce premier contact ressemble à une véritable épiphanie !

P.S. : Le premier contact a été peu de temps après accompagné d’une réflexion sur l’art. J’ai découvert dans un livre la reproduction du bison d’Altamira. 18 000 ans, j’ai traduit : cent quatre-vingts siècles ! Brusquement j’ai pris conscience de l’étroitesse de l’histoire de l’art apprise à l’école ou vues dans les musées. N’y sont présentés que cinq ou six siècles de peinture et, même si l’on va jusqu’à la sculpture archaïque grecque, cela ne fait que vingt-six siècles. Mais cent quatre-vingts siècles ! Dès ce moment, j’ai voulu voir ce dont on ne nous parlait pas. On nous parlait de l’architecture romane, par exemple, mais pas un mot sur Tavant, Saint-Savin, etc. J’ai alors cherché à connaître la peinture jusqu’à ses origines les plus lointaines et parallèlement, l’art des autres pays, Afrique, Asie… J’ai aussi participé à des fouilles de sites préhistoriques, grottes, dolmens…

Pierre Soulages/Eau-forte XIX, 1970
Pierre Soulages/Eau-forte XIX, 1970


H.-U.O. : Qu’est-ce qui vous touche, particulièrement, dans ces périodes ?

P.S. : En ce qui concerne la préhistoire, elle nous apparaît par vagues successives. On connaissait Pech Merle, Niaux. Puis sont apparus Lascaux, et maintenant Chauvet, à Vallon-Pont-d’Arc : avec ce dernier site, nous faisons un bond de trois cent quarante siècles en arrière ! Ces grands espaces peints m’ont donné un désir de liberté. Ces peintures s’imposaient à moi par la force de leur présence qui dépassait, et de loin, la volonté d’une représentation illusionniste – qui est allée jusqu’à l’étude de la perspective. On nous montrait tout cela comme un progrès, mais la présence de l’oeuvre s’éteignait au profit de ce qu’elle représentait. À ce recentrement visuel, je préférais l’ouverture. (…)

Pierre Soulages/Lithographie 21, 1969
Pierre Soulages/Lithographie 21, 1969


H.-U.O. : En matière d’architecture, quelles sont vos influences, justement ?

P.S. : Je connais un peu l’architecture contemporaine depuis le Bauhaus. J’ai d’ailleurs eu l’occasion de rencontrer Mies van der Rohe, à Chicago en 1957. Il avait choisi une de mes toiles pour un de ses élèves, Anderson Todd. Mais si l’on remonte un peu plus dans le temps, j’aime beaucoup Étienne-Louis Boullée, pour ses écrits et ses dessins, avec Ledoux et quelques autres, ils font partie des architectes utopistes. J’ai récemment reçu une carte postale d’un musée que Tadao Ando vient de réaliser, c’est un musée complètement souterrain. J’en ai visité un autre, à Miho, en partie souterrain, réalisé par I.M. Pei. Ils m’ont fait penser à ce qu’écrivait Boullée, je cite de mémoire : « Il faut que les parties qui dépassent de la surface du sol permettent d’imaginer ce que la terre dérobe au regard. » L’idée d’une architecture que l’on ne voit pas et que l’on imagine, ou que l’on devine, c’est magnifique. (…)

Pierre Soulages/Pierre Soulages_6 August 1956
Pierre Soulages/Pierre Soulages_6 August 1956


H.-U.O. : Quelle a été votre première exposition à l’étranger ?

P.S. : C’était en Allemagne en 1948. Nous étions une dizaine, j’étais aux côtés de Bott, Kupka, Domela, Herbin, Del Marle, Hartung, Schneider.

H.-U.O. : La fameuse affiche avec le brou de noix ? Encore une invention !

P.S. : Ou plutôt… une audace. À ma connaissance, personne ne l’avait employé avant. Son usage avec l’Arte Povera est devenu ensuite moins surprenant.

H.-U.O. : Le phénomène de l’invention m’intéresse au plus haut point. Lorsque j’ai interviewé Albert Hofmann, l’inventeur du LSD, il avait 100 ans, et il m’a dit se rappeler exactement du jour où il a fait sa découverte… Avez-vous un souvenir aussi précis en ce qui concerne l’invention de votre couleur noire ?

P.S. : Le noir utilisé ainsi, oui. C’était en 1979. J’étais en train de peindre. Ou plutôt… de rater une toile. Un grand barbouillis noir. J’étais malheureux, et comme je trouvais que c’était pur masochisme que de continuer si longuement, je suis allé dormir. Au réveil je suis allé voir la toile. J’ai vu que ce n’était plus le noir qui faisait vivre la toile mais le reflet de la lumière sur les surfaces noires. Sur les zones striées la lumière vibrait, et sur les zones plates tout était calme. Un nouvel espace : celui de la peinture n’est plus sur le mur, comme dans la tradition picturale byzantine, il n’est pas non plus derrière le mur, comme dans les tableaux perspectifs, il est désormais devant la toile, physiquement. La lumière vient du tableau vers moi, je suis dans le tableau. En outre, la lumière vient de la couleur qui est la plus grande absence de lumière. Je poursuis dans cette voie.

Pierre Soulages/Pierre Soulages_Collection Centre Pompidou, Musée national d'art moderner_RMN_Adagp, Paris 2009
Pierre Soulages/Pierre Soulages_Collection Centre Pompidou, Musée national d'art moderner_RMN_Adagp, Paris 2009


H.-U.O. : L’outil que vous utilisez, c’est donc bien la lumière, pas le noir…

P.S. : Exactement. C’est la lumière réfléchie par la couleur noire. J’ai inventé un mot pour expliquer ce phénomène : c’est l’« outrenoir ».

H.-U.O. : Comment définiriez-vous l’outrenoir en 2009 ?

P.S. :
C’est un autre champ mental que celui du noir. L’art est toujours une question de champ mental. Cet espace « autre », devant la toile même, crée un rapport différent à l’espace. Et un rapport différent au temps. Et donne une présence intense à l’oeuvre. La notion de présence est capitale en art. Quand un tableau renvoie à un sujet, sa présence s’affaiblit. Un tableau doit être présent au moment où on le regarde. Ce que j’aime, c’est la force de sa présence. (…)


Pierre Soulages/Soulages sans titre 4-8
Pierre Soulages/Soulages sans titre 4-8


H.-U.O. : Revenons à la couleur noire. Vous dites qu’il s’agit là d’une couleur violente, qui a éliminé les autres. Pour vous c’est aussi une passion.

P.S. : Le noir m’a d’abord intéressé par son rapport aux autres couleurs, c’est un contraste. À côté de lui, même une couleur sombre s’illumine. Pour intensifier un blanc, c’est pareil. Quant au noir absolu, il n’existe pas. Ou n’existe que dans les grottes. Je trouve d’ailleurs fascinant que les hommes soient descendus dans les endroits les plus sombres, dans le noir total de la grotte pour y peindre avec… du noir. La couleur noire est une couleur d’origine. Et aussi de notre origine. Avant de naître, avant de « voir le jour », nous sommes tous dans le noir. Et le premier à avoir fait un carré noir, c’est Robert Fludd en 1617. C’était un Rose-Croix. Les rosicruciens pensaient, je crois, que le monde avait commencé dans le noir et finirait dans le noir.

H.-U.O. : Avant Malevitch ?


P.S. : Effectivement, quelques siècles avant.

H.-U.O. : Que représente la couleur noire à vos yeux ?

P.S. : Dans les symboles, le noir est une couleur contradictoire. Il renvoie aussi bien à l’anarchie qu’à l’officialité. Il est aussi bien de fête que d’austérité et de deuil. Pour moi, il est loin de toute valeur symbolique, il me passionne par les pouvoirs picturaux qu’il recèle.


Pierre Soulages/Soulages_Original lithographie1970
Pierre Soulages/Soulages_Original lithographie1970


H.-U.O. : C’est une couleur qui vous a depuis longtemps fasciné…

P.S. : C’est vrai. Enfant, je préférais tremper mes pinceaux dans l’encre noire plutôt que d’employer des couleurs. On m’a raconté que je faisais de grands traits noirs sur le papier, j’aurais répondu que je faisais de la neige…

H.-U.O. : Marcel Duchamp a dit, en substance, que le spectateur fait la moitié du travail…

P.S. : Sa participation est plus importante encore et d’une autre nature ! (…)

H.-U.O. : La particularité de vos toiles, c’est qu’elles n’ont pas de titre.

P.S. : Si ! Un titre : c’est la dimension de l’oeuvre. Et la date aussi. J’ai toujours souhaité que mes toiles aient un statut d’objet ou plutôt de chose. C’est pourquoi le titre se limite à leur matérialité qui s’affirme encore avec les toiles fixées entre sol et plafond sur des câbles. Une toile sur un mur, c’est une sorte de fenêtre. Sur des câbles, elle devient un mur.

H.-U.O. : Ainsi, les toiles divisent l’espace.

P.S. : Elles le rythment. Elles créent un espace différent. Une partie de l’exposition au Centre Pompidou est présentée sur ce principe que j’utilise depuis 1966.


Pierre Soulages/Soulages_Pochoir, 1956
Pierre Soulages/Soulages_Pochoir, 1956


Pierre Soulages + Repères chronologiques

1919-1940_Pierre Soulages naît le 24 décembre 1919 à Rodez (Aveyron). À partir de 1934, il peint régulièrement.
Après avoir obtenu son baccalauréat, il quitte Rodez et s’installe à Paris en septembre 1938. Il s’inscrit à l’atelier de René Jaudon. Il visite le Musée du Louvre, l’Orangerie, le Petit Palais et les expositions « Picasso » et « Cézanne ». Bien qu’admis à l’École Nationale des beaux-arts (Paris), il regagne Rodez. Mobilisé en juin 1940, il est envoyé à Bordeaux puis à Nyons (Drôme) après l’armistice.

1941-1945_Démobilisé début 1941, il s’inscrit à l’École des beaux-arts de Montpellier où il rencontre Colette
Llaurens, qu’il épouse en octobre 1942. Ensemble, ils visitent le Musée Fabre. Réfractaire au STO, il se procure des faux papiers et devient régisseur dans un vignoble près de Montpellier où il rencontre l’écrivain Joseph Delteil, son voisin, auquel il montre ses peintures. À nouveau mobilisé en juin 1944, il est démobilisé fin 1944.

1946-1953_Le couple s’installe à Courbevoie en 1946. En 1947, Soulages expose au Salon des Surindépendants
et se lie d’amitié avec Hans Hartung et Francis Picabia. Il emménage à Paris rue Schoelcher. En 1949, première exposition personnelle à la Galerie Lydia Conti. Parallèlement, il conçoit les décors d’Héloïse et Abélard pour Roger Vailland. À partir de 1950, il systématise les titres de ses oeuvres : « Peinture, dimensions, date ». En 1951, il réalise ses premières eaux-fortes à l’atelier de Roger Lacourière. En 1952, il présente quatre toiles à la biennale de Venise et crée des décors pour La Puissance et la Gloire de Graham Greene (jamais présentés en raison


Pierre Soulages/Pierre Soulages_Adgp, Paris 2009.
Pierre Soulages/Pierre Soulages_Adgp, Paris 2009.


1954-1966_Le marchand Samuel Kootz, qui organise avec succès sa première exposition personnelle à New York
en 1954, devient son représentant américain (il lui consacre huit expositions jusqu’en 1966). En 1955, Soulages participe à la première Documenta à Kassel (Allemagne) et expose à la Gimpel Fils Gallery (Londres). En 1956, s’ouvre une exposition personnelle à la Galerie de France (qui sera suivie de plusieurs autres) et, en 1957, il installe son atelier rue Galande. La même année, il se rend à New York et rencontre de nombreux artistes américains (notamment Mark Rothko, Willem de Kooning, Robert Motherwell et Franz Kline). Il reçoit le prix de la biennale de Tokyo en 1957. Les rétrospectives se multiplient : à Hanovre en 1960 (itinérance en Allemagne, aux Pays-Bas et en Suisse), à Copenhague en 1963 et à Houston en 1966.

1967-1978_En 1967, le Musée national d’art moderne (Mnam) est le premier musée français à organiser une exposition « Soulages ». En 1968, le peintre se rend à New York, puis à Washington pour ses expositions. Il écrit
un texte théorique important pour la rétrospective Matisse, en 1970, à Copenhague. En 1974, il s’installe dans un nouvel atelier dans le quartier Maubert (Paris 5e). Fin 1974, une grande exposition lui est consacrée à Dakar (itinérance à Lisbonne, Madrid, Montpellier, puis en Amérique latine). À partir de cuivres de gravures il réalise trois bronzes (1975-1977) qui sont exposés en 1977 à la Galerie de France.

1979-1993_Début d’« une peinture autre » qu’il appellera « outrenoir ». Au Centre Pompidou / Musée national d’art moderne, Pierre Soulages reprend le principe d’accrochage des toiles dans l’espace (inauguré à Houston
en 1966), lors de l’exposition de ses peintures récentes en 1979. L’État danois commande une grande peinture (exposée en 1982) pour le Musikhuset d’Aarhus ; un polyptyque monumental est inauguré au Centre régional des télécommunications de Dijon en 1983. En 1984, Soulages retourne au Japon à l’occasion de la rétrospective qui lui est consacrée. En 1987, il reçoit la commande publique des vitraux pour l’abbatiale Sainte-Foy de Conques.

1994-2009_En 1994, après l’inauguration des vitraux de Conques, une exposition des maquettes est organisée à Münster. Le Musée d’art moderne de la Ville de Paris présente en 1996 une rétrospective (itinérance à Montréal et à São Paulo). En 2001, Pierre Soulages est le premier peintre vivant auquel le musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg consacre une exposition (itinérance à Moscou). En 2005, Pierre et Colette Soulages font une donation à l’intention du futur Musée Soulages à Rodez, et une autre au Musée Fabre à Montpellier. En 2007, sont inaugurées les salles permanentes consacrées à Soulages au Musée Fabre.

www.pierre-soulages.com