Événements : Les images comme acteurs de l'histoire
Événements
Les images comme acteurs de l'histoire
Régis Durand & Michel Poivert, le 17 décembre 2006
La mise en récit et en image de faits historiques est déterminée par des dispositifs dont, à chaque époque, on observe la suprématie : la peinture et le dessin, la gravure, la photographie, le cinéma, la télévision et désormais l'Internet.

Entre le fait et sa fabrication en événement s'établit un processus complexe où l'intention des acteurs de l'histoire, les techniques de médiations, le contexte politique et enfin les attentes du public convergent pour donner son sens au moment historique.

L'événement, ce "merveilleux des sociétés démocratiques" dont parle l'historien Pierre Nora, s'est enraciné dans notre culture de l'information comme une donnée naturelle de l'histoire. Pourtant, cet émerveillement est suscité par toute une rhétorique visant à donner au présent la dimension d'un moment historique.

Cette exposition ne prétend pas être une histoire illustrée, elle propose d'observer comment l'image inscrit les faits dans une culture visuelle et prend une part active dans leur existence même. Pas d'événement sans image, serait-on tenter de dire.

Il importe de montrer que cette culture ne naît pas avec les médias modernes mais remonte au XIXe siècle. À partir d'une sélection de moments historiques significatifs et au travers de grands "motifs" telle la bataille (la guerre de Crimée), l'attentat (le 11 septembre), la révolution sociale (les congés payés), la mise à mort des symboles (la chute du mur de Berlin) ou bien encore l'exploit (la conquête de l'air), l'exposition analyse cette rhétorique et dévoile un peu de notre culture de l'événement depuis un siècle et demi d'histoire.

Roger Fenton - Guerre de Crimée
Roger Fenton - Guerre de Crimée


La Guerre de Crimée (1854-1856) Le tableau d'histoire et sa dissemination

Au milieu du XIXè siècle, les moyens visuels de témoigner d'un événement se multiplient. À l'imposant tableau d'histoire et à la figure emblématique de la bataille se superposent le croquis, l'estampe, la photographie, comme autant de modes de notation qui convergent vers la nouvelle autorité acquise par l'image imprimée qui accompagne les nouveaux récits en images commandés par le pouvoir et dont la presse se fait bientôt le relais le plus efficace.

Ce volet de l'exposition illustre différentes représentations de la guerre de Crimée qui oppose les alliés (France-Angleterre-Turquie) à la Russie. Le point de vue des alliés a été adopté en raison du caractère massif de la diffusion de ces images en Europe : la "première guerre en images" ?

La figure emblématique de la bataille à travers le tableau d'histoire est mise en relation avec le début de la démocratisation de l'information par le spectacle populaire du Panorama peint puis de l'image multiple, qu'il s'agisse de l'estampe, de la photographie et enfin du journal illustré.

Le passage du tableau de Salon à l'illustration de journal comme véhicule idéologique s'accompagne d'une transformation de l'iconographie de la bataille en une multiplication de scènes de genre qu'expliquent les limites de la photographie, incapable de saisir alors l'instant et soucieuse néanmoins de rendre vivante la relation des événements.

Roger Fenton - Guerre de Crimée
Roger Fenton - Guerre de Crimée


Léon Gimpel - Issy les Moulineaux
Léon Gimpel - Issy les Moulineaux


La conquête de l'air - L'exploit, laboratoire de l'événement spectacle

Les exploits aéronautiques de l'été 1909 et leur diffusion par les différents supports médiatiques forment un exemple parfait de l'association entre information et spectacle au début du XXe siècle. Le 25 juillet 1909, Louis Blériot s'envole de Calais à bord de son Blériot XI et rejoint Douvres, de l'autre côté de la Manche, en 38 minutes.

L'été 1909 constitue dans l'histoire de l'aéronautique une période clé au cours de laquelle certains rêves deviennent réalité, libérant le corps et l'esprit des frontières terrestres. Quelques jours avant Blériot, Hubert Latham échoue dans la même entreprise, mais se rattrape quelques semaines plus tard en remportant le prix de l'altitude au 1er grand meeting aérien de Béthény. Réunissant aéronautes et aviateurs à la fin du mois d'août 1909, "La Grande semaine de l'aviation" offre au public une succession de records.

Pour ces différentes occasions, des photographes amateurs et professionnels, mais également des opérateurs des firmes Gaumont et Pathé se sont déplacés pour enregistrer le déroulement des événements. Envoyé spécial du journal L'Illustration, Léon Gimpel s'embarque à bord de dirigeables et s'émancipe des règles de la perspective en photographiant l'évolution des premiers avions de haut en bas. Restés sur la terre ferme, les cinéastes produisent à l'inverse des enregistrements en contre-plongée qui capturent à la fois l'espace et le temps.

Dans un second temps, celui du récit, ces producteurs d'images trouvent auprès des éditeurs de cartes postales, de la presse illustrée et des salles de projection d'actualité des relais qui transmettent auprès d'un large public la teneur des événements dans des mises en formes qui ne sont encore que des expériences médiatiques.

Choisissant la photographie aux dépens de la gravure, les journaux illustrés du début du XXe siècle doivent revoir leur processus d'illustration pour obtenir une synthèse de l'information. Les photographies de Gimpel sont publiées dans L'Illustration, mais également projetées à l'occasion des réunions de la Société française de photographie. De même, les actualités filmées sont l'occasion de projections où le fond et la forme sont orchestrés pour satisfaire la curiosité du public.

Thomas Franklin - Boule à neige
Thomas Franklin - Boule à neige


Le 11 septembre 2001 - L'attentat, répétition et mondialisation

Qu'avons-nous vu du 11 septembre 2001 : un avion s'encastrant dans une tour, un opaque nuage de fumée, une ruine pantelante et quelques drapeaux américains. À propos de ces images, immédiatement portées au statut d'icônes, nombre de commentateurs ont exprimé un sentiment de "déjà-vu". Comme si elles semblaient répéter quelque chose. La photographie de Thomas Franklin représentant trois pompiers hissant le drapeau sur les décombres encore fumants du World Trade Center apparaît ainsi comme une citation directe de la célèbre icône de Joe Rosenthal montrant six "marines" hissant le Stars and Stripes sur le sommet du Mont Suribachi, après la prise de l'île d'Iwo Jima, le 19 février 1945.

Cette répétition dans le temps long de l'histoire se double d'une autre répétition dans l'immédiateté de l'événement. Car seules quelques images ont été passées en boucle à la télévision et répétées à satiété à la une de tous les journaux. Paradoxalement, les images diffusées de l'attentat contre le World Trade Center sont en petit nombre, alors qu'il fut, sans doute, l'événement le plus filmé et le plus photographié de l'histoire des médias. L'étude précise des circuits de diffusion de ces images révèle d'ailleurs que l'événement intervient à un moment particulier du développement des médias où le marché est dominé par le monopole de quelques grandes agences.

Thomas Ruff - World Trade Center - New York
Thomas Ruff - World Trade Center - New York


La couverture médiatique des attentats du 11 septembre s'est donc faite sur le mode de la double répétition. Celle-ci est particulièrement représentative de la manière dont, aujourd'hui, la presse rend compte de l'actualité. Cette répétition est à l'origine d'une véritable standardisation de l'information.

Contrôlée par un nombre réduit de diffuseurs, l'offre visuelle se raréfie, l'image s'uniformise, le contenu documentaire s'appauvrit. Ce que le 11 septembre permet de comprendre, ce que cette partie de l'exposition se propose d'analyser, c'est, en somme, les effets de la globalisation sur les représentations médiatiques de l'actualité.

Au sein de l'exposition, ce volet mettra en évidence l'effet de répétition médiatique en disposant sur les murs un échantillon représentatif de la presse américaine et européenne, et quelques écrans de télévision. Au centre, un petit module accueillera une reconstitution en taille réduite de l'exposition "Here is New York. A Democracy of Photography", afin de montrer que d'autres images existent et qu'une alternative à cette vision uniformisée était possible.

Marcel Cerf - La Toilette
Marcel Cerf - La Toilette


Le Front populaire et les premiers congés payés - L'événement comme mythe politique

Les congés payés constituent un événement qui vit avant tout dans la mémoire, sur le modèle du mythe politique, à travers une imagerie apaisée, souriante, optimiste. Réussir à incarner la mémoire des luttes à travers l'image de gens au repos, telle n'est pas la moindre originalité de cet événement.

Conquête du Front populaire, instaurés par les accords de Matignon en juin 1936, les congés payés forment la figure emblématique des bénéfices sociaux tirés d'une lutte politique. Seuls acquis du Front populaire à survivre à sa disparition, ils incarnent dans la mémoire et l'imaginaire "l'esprit de 1936" : optimisme, espoir, démocratisation.

Dès les étés 1936, 1937 et 1938, ils font l'objet d'une couverture médiatique a minima - l'actualité européenne étant dominée par la guerre d'Espagne - qui fixe une iconographie largement en décalage avec la réalité sociale des départs. L'événement se construit d'ores et déjà sur le mode du mythe, sur la figure de l'origine : ainsi par exemple "la première fois qu'ils ont vu la mer". Relayé par la propagande du ministère des Loisirs comme par le militantisme ouvrier et associatif, le thème des loisirs pour tous gagne également la presse illustrée, qui met au service de son illustration une certaine "esthétique du bonheur".

À côté de cette iconographie très stéréotypée et symbolique, la production amateur et militante comme les reportages sociaux du jeune Henri Cartier-Bresson permettent de toucher du doigt une réalité sociale plus diversifiée, autant de manières concrètes de vivre l'événement et d'en témoigner par une mise en récit autonome.

Sont retracés ici les éléments visuels de la naissance d'un mythe, à travers le jeu des reportages, les actualités, la presse illustrée, la politique de promotion des loisirs populaires et la production amateur. Ainsi se construit le mythe d'un événement qui, lors de son déroulement, n'avait pas encore pris toute sa teneur historique et culturelle.

VU - 2 août 1939
VU - 2 août 1939


La chute du Mur de Berlin le 9 novembre 1989 - L'histoire en direct ou le présent historique

La chute du Mur de Berlin, vécue immédiatement comme historique par ses acteurs, illustre de manière exemplaire un modèle historique de révolution pacifique.
Dès le 4 novembre 1989, une foule immense défile à Berlin, portant des messages contradictoires sur la perspective d'une réunion des deux Allemagne, suite aux discours des hommes politiques (enregistrement du discours de Markus Wolf sur Alexanderplatz). Le motif de la manifestation servira d'introduction à la démonstration centrale réunissant, autour de l'iconographie de la porte de Brandebourg, le symbole du peuple souverain.

Presse, photographie, TV montrent comment le peuple a pris position de manière symbolique sur la crête du Mur, mais plus précisément comment cet espace est devenu de manière consciente de la part des acteurs comme des médias, une scène où le peuple pose sous les éclairages puissants et omniprésents des TV et des photographes. L'événement n'est pas seulement retransmis en direct, il est vécu consciemment comme historique (film du concert de Rostropovitch). Éditions spéciales, instantanés photographiques, enregistrements radio-TV, illustrent le propos. Avec des documents allant jusqu'à la nuit de Noël 1989, on voit que tout prétexte est bon pour rejouer et prolonger la nuit du 9 novembre devenue déjà une référence mythique.

L'exposition illustre aussi le passage symbolique de l'Est vers l'Ouest. Où l'on voit les Allemands de l'Est passer à bord des fameuses Trabans semblant venir des profondeurs de l'histoire pour venir goûter les plaisirs de la Démocratie.

Dernier motif évoqué dans ce volet : la mémoire immédiate et le fétichisme du Mur. Grâce aux multiples supports graphiques - autocollants, affichettes, impressions sur t-shirts - on se rend compte à quel point le peuple a communiqué immédiatement sa conscience de vivre l'histoire. Ces médias vernaculaires et créatifs répondent à un comportement largement documenté : le démontage, le grappillage de morceaux du Mur pour le souvenir et sa commercialisation. Le temps de la mémoire est contemporain de celui de l'action révolutionnaire. Un grand tableau de Mathias Koeppel commandé par la Ville de Berlin montre aussi la dimension commémorative et officielle qui entoure la chute du Mur, considérée très tôt comme une des plus grandes dates historiques du XXe siècle.

Dès le 16 janvier 2007

www.jeudepaume.org