Ara Gler : Lost Istanbul, annes 50-60
Ara Gler
Lost Istanbul, annes 50-60
Laura Serani, le 14 septembre 2017
Portrait photographique

La réputation d'Ara Güler (un vrai Armenien) le précède; véritable célébrité à Istanbul, il inspire respect et curiosité. Seigneur de la trempe des grands reporters d'autrefois, homme du monde, galant et affable, il est conscient d'être l'un des grands témoins de son époque. Après avoir fait plusieurs fois le tour du monde et laissé son empreinte sur chaque pierre de Turquie, Ara Güler n'aime plus voyager aujourd'hui, mais il voyage chez lui grâce à ses visiteurs du monde entier.


Ara Gler_Portrait
Ara Gler_Portrait


À la fin des années 1940, il termine, selon les vœux de sa famille, ses études d'économie à l'Université d'Istanbul, tout en hésitant entre le théâtre, la peinture et le cinéma. Il commence parallèlement à faire de la photographie, sans imaginer en faire son métier. "Ce qui n'était qu'un jeu gratuit au départ devait me réserver la plus grande satisfaction de ma vie : la découverte d'un langage, d'un moyen d'expression que l'on a longtemps côtoyé tout en ignorant les richesses et, qui plus est, la certitude de pouvoir s'exprimer par ce moyen. La confiance me revenait avec l'espoir d'avoir trouvé peut être ma voie en dehors des affaires... "(1) écrit-il dans la revue Camera à Roméo Martinez, en 1962.

the end of the day, waiting for the dolmus on galata bridge, istanbul, 1958.
the end of the day, waiting for the dolmus on galata bridge, istanbul, 1958.


En 1948, à vingt ans, Ara Güler collabore, en tant que journaliste, au quotidien Yeni Istanbul, puis au magazine Hayat comme photographe. Au début des années 50, la Turquie, comme le reste de la Méditerranée, entre dans une phase de transition profonde. Ara Güler photographie Istanbul, la Turquie, l'Anatolie, les sites archéologiques, les ruines d'Aphrodisias, les villages... Il appartient à la génération de photographes turcs qui ont joué un rôle capital dans la reconnaissance de leur pays à l'étranger.

1958 Galata Balıkılar
1958 Galata Balıkılar


Ara Güler devient également correspondant pour des titres étrangers comme société turque. On ressent d'ailleurs dans les images des années 50 et 60 la profonde nostalgie qui animait déjà Ara Güler à l'époque. Dans Istanbul. Souvenirs d'une ville(3) où des photos d'archive accompagnent les souvenirs d'enfance d'Orhan Pamuk, ce dernier parle de hüzün, mot d'origine arabe qui signifie à la fois mélancolie et tristesse, selon lui le "sentiment le plus fort et le plus permanent de l'Istanbul de ces derniers siècles". Cet Istanbul, nocturne et brumeux, évoque le Valparaiso envoûtant de Serge Larrain.

1964 Salacak
1964 Salacak


En résulte une vision de la ville qui brille non des fastueux vestiges de l'Empire Ottoman, mais d'une autre lumière, celle des pavés luisants sous la pluie, des réverbères allumés à la tombée de la nuit, des phares de voitures qui remontent vers Beyoglu et des ferries s'éloignant dans le brouillard le long du Bosphore. L'univers d'Ara Güler, étonnant conteur, est riche de références issues de la littérature, de la peinture et du cinéma, d'où viennent la plupart de ses amis. " Notre monde a été créé par des artistes, je les ai cherchés partout et photographiés "(4). Les beaux portraits de Chagall, Calder, Bill Brandt, Orson Welles, Elia Kazan, Fellini, Bertrand Russel, Yasar Kemal, Orhan Pamuk, présents dans les archives avec des centaines d'autres artistes et intellectuels, révèlent un autre aspect de son travail et de son talent.

1955 GALATA KPRS VAPURLAR-EMİNN VE HALİ
1955 GALATA KPRS VAPURLAR-EMİNN VE HALİ


Galata bridge, istanbul, 1957
Galata bridge, istanbul, 1957


trams at galatasaray square on a snowy day, beyoglu, istanbul, 1960
trams at galatasaray square on a snowy day, beyoglu, istanbul, 1960


Si l'œuvre d'Ara Güler s'inscrit dans la grande tradition humaniste, son réalisme poétique lui confère une force et une singularité particulières. Ses images ne sont pas seulement une documentation historique sur Istanbul. En effet, ses clichés de la ville habitée par la mélancolie, ses portraits d'une présence surprenante l'imposent comme une des figures majeures de la photographie du siècle dernier. Aujourd'hui, Ara Güler se voue à transmettre le message de son "Istanbul perdu" à travers les livres et les expositions qu'on ne finit pas de lui consacrer. Depuis l'Ara Café (café installé au rez-de-chaussée de la maison où il a grandi), il regarde, amusé, le monde s'agiter autour de lui, les visiteurs se succéder et sa notoriété prospérer.

Sirkeci, istanbul, 1956
Sirkeci, istanbul, 1956


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