Philippe Parreno : VOICE-OVER
Philippe Parreno
VOICE-OVER
Christine Macel, le 18 mai 2009
Invité par le Centre Pompidou pour une rétrospective, Philippe Parreno proposera «un voyage dans le temps», sa propre relecture de ses oeuvres déployant ainsi une proposition originale sur trois volets: l’exposition elle-même, l’organisation d’une série d’événements exceptionnels avec le jeune public et la publication d’un important catalogue. Il s’agit d’une présentation d’envergure de l’oeuvre de cet artiste, comme il n’y en a pas eu en France depuis 2002, qui s’inscrit comme un chapitre majeur de l’intervention qu’il assure simultanément dans diverses institutions internationales prestigieuses parmi lesquelles la Kunsthalle de Zurich, le Museum of Modern Art de Dublin et le Bard College de New York. Philippe Parreno n’envisage évidemment pas sa rétrospective comme une compilation d’oeuvres emblématiques. C’est pourquoi il insiste sur cette notion de « voyage dans le temps » et propose une sélection de dates réfléchissant son parcours : 1968, mort de Bob Kennedy – 1977, ouverture du Centre Pompidou – 1993, Speech Bubbles, par exemple. Toujours à l’étroit entre quatre murs et habitué à déborder de l’espace d’exposition, Philippe Parreno invitera le jeune public à imaginer une série de spectacles d’enfants autour de ses oeuvres passées. Tous les matins du premier mois d’ouverture, des enfants des écoles primaires et des adolescents présenteront des animations élaborées avec l’artiste lors d’ateliers. Cette proposition répond remarquablement à l’action de sensibilisation artistique auprès du jeune public qui caractérise depuis l’origine la démarche du Centre Pompidou.

Philippe Perreno/The Writer, 2007
Philippe Perreno/The Writer, 2007


Extrait du catalogue VOICE-OVER

Établir le catalogue d’une oeuvre qui semble rétive, par sa nature, à devenir raisonnable − tant elle est protéiforme, en partie liée à des contextes et, parfois, éphémère −, paraît une entreprise paradoxale, mais nécessaire, qui mérite donc quelques explications. Apparu sur la scène artistique en 1988 avec la vidéo Fleurs, destinée à une diffusion télévisée aléatoire, Philippe Parreno entame une période de projets réalisés en commun, qui débute avec Siberia, en 1988. Son projet générique No More Reality marque les années 1991-1993. Dès le départ, la matérialité de l’objet est déduite des actions liées au contexte de production. Pour Parreno, l’objet ne peut être distingué de son exposition, continuant ou pas, selon sa nature première, à exister après sa présentation initiale. La parole, le langage et la dimension temporelle importent plus que l’objet et l’espace. […] Les notions d’exposition en temps réel, d’espace de liberté et d’alliance marquent la pratique de Parreno, qui trouve ses références dans les nouvelles technologies de l’image, la télévision, le cinéma et la musique pop, caractérisées par le remix et le sampling. Dans cette période d’expérimentation, Parreno déploie intuitivement une oeuvre qui devient petit à petit consciente de ses propres enjeux. […]


Philippe Perreno/PARADE
Philippe Perreno/PARADE


Son approche se caractérise d’abord par un univers référentiel spécifique, où la culture télévisuelle et la bonne blague tiennent une large place. L’artiste, avec une désinvolture certaine et un sens aigu de
l’humour noir, joue le rôle de l’idiot et botte en touche. Plusieurs oeuvres illustrent des plaisanteries ou certains souvenirs de pensionnaires d’une maison de retraite. Sa pratique de l’art relève du comportement, affirmant l’attitude quelque peu rebelle d’une génération élevée dans les utopies des années 1970. Le modèle des cyberpunks et des hackers hante l’esprit de l’artiste, qui se reconnaît dans leurs stratégies de détournement et tente « de faire correspondre un sujet qui soit contemporain à ces techniques ». La question du réel et de la «réalité virtuelle» occupe sa réflexion. S’opposant à la thèse de Jean Baudrillard évoquant un réel à l’agonie qui serait remplacé par des simulacres, Parreno s’inscrit plutôt dans la génération du « retour du réel » et s’attache à le prendre en charge dans son ensemble, sans hiérarchie, des objets du quotidien à la culture populaire, dans une esthétique du recyclage. Il s’agit pour lui de créer de la virtualité réelle plutôt que de la réalité virtuelle, notamment avec les images gelées, qui matérialisent des séquences de films (No More Reality). Brouillant les limites entre le réel et sa représentation, pariant sur une esthétique de la pluralité, Parreno postule qu’il n’y a pas de différence entre un événement, son image et sa perception. « L’image de synthèse n’est pas un outil pour explorer la réalité… Elle modifie
le réel », remarque-t-il.

La télévision et le cinéma, à la fois comme modes de production, mais aussi comme modèles d’exposition, inspirent l’artiste qui se fait acteur, producteur, metteur en scène et directeur artistique. Parreno affirme son intérêt pour l’espace-temps de la production qui permet de dégager le sens. Organisant des événements, il tient compte de la gestion du temps de visibilité de l’oeuvre. Sa réflexion sur le médium qu’est l’exposition l’amène à la concevoir comme une oeuvre à part entière, comme une boucle temporelle, et aboutit à Snow Dancing, réalisation majeure du milieu des années 1990. Marqué par un imaginaire du voisinage et de la proximité, Parreno suscite un art de la collaboration, celui non pas d’un groupe, mais de diverses individualités qui produisent des conversations. Sa position pour le partage de la propriété intellectuelle constitue une manière de politiser sa pratique.

L’artiste cherche à construire des situations d’exposition, des parcours, des lieux à traverser où chacun peut composer son propre récit. Plus intéressé par les procédures que par les résolutions, Parreno définit un art comme processus plutôt que comme objet, extrait du temps muséal normé. Le cinéma s’affirme comme le moyen non plus de raconter une histoire mais d’expérimenter diverses problématiques, notamment celles de la production. À la suite du projet No Ghost Just a Shell conçu avec Pierre Huyghe, qui tente de redonner une réalité au personnage de manga Annlee, le film Zidane questionne la possibilité d’offrir une certaine perception d’un sujet, au présent. Ce Portrait du XXIe siècle marque le retour à l’image et à l’instant, au temps réel, comme s’ils étaient les derniers refuges face à la rupture du sentiment du temps dans un présent devenu schizophrène. Les médias non médiatisés, le spectacle et le théâtre permettent également à Parreno de poursuivre sa recherche autour de la polyphonie. Alors que les années 1990 ont été celles de l’acteur, de l’enfant, de l’imitateur, de l’animateur de télévision, du voyant et de l’hypnotiseur, les années 2000 sont celles du personnage de manga, de l’éditeur, du prestidigitateur, du ventriloque et du metteur en scène. À travers ces fantômes, ces ombres virtuelles, ces masques et ces ventriloques, une figure de la coquille vide se dessine. Parreno expose des événements, des souvenirs, des paroles, des absences. Cet artiste si curieux de tout, aimant à étendre son studio sur plusieurs lieux et à travailler sur différents projets en même temps, craignant plus que tout de s’ennuyer, travaille à rendre réelles les choses vouées à disparaître.

Philippe Perreno/Fraught Times_For Eleven Months of the Year it's an Artwork and in December it's Christmas, October 2008
Philippe Perreno/Fraught Times_For Eleven Months of the Year it's an Artwork and in December it's Christmas, October 2008


Bio_Express

Dès ses premières oeuvres, Philippe Parreno travaille dans le cadre de projets collectifs, avec un groupe lui-même en évolution, réunissant Pierre Joseph et Bernard Joisten puis Dominique Gonzalez-Foerster et Philippe Perrin. Le principe de collaboration et de voix multiples ne cesse d’animer l’oeuvre de Parreno, enrichissant cette position théorique par d’innombrables lectures, de John Cage à Mikhail Bakhtine. La notion d’interactivité habite également l’oeuvre, comme avec le Sac Ozone (1988), rempli d’objets destinés à être manipulés par le public. Dès le départ, Parreno conçoit en effet l’exposition comme un espace de liberté, de communauté et de jeu. C’est dans ce contexte qu’émerge une oeuvre personnelle au début des années 90, avec l’ensemble No More Reality débuté avec la vidéo de la manifestation d’enfants criant le slogan «No More Reality ! » dans une cour d’école de Nice. La réflexion de l’artiste sur le médium de l’exposition, entamée dès les oeuvres collectives, s’affirme et aboutit à Snow Dancing en 1995. Cette oeuvre consiste en trois moments, dont un livre publié en 1995 sous le même nom, qui décrit un événement. Celui-ci eut réellement lieu au Consortium de Dijon tel que décrit dans le livre : une série de micro-événements contenus dans un lieu unique le temps d’une fête. Le vernissage, post-événementiel, laissait ainsi découvrir une exposition de traces. Comme le souhaitait l’artiste, la fiction devient ici réalité, jusqu’à s’y confondre.


Philippe Perreno/Philippe_Parreno-Speech_Bubbles
Philippe Perreno/Philippe_Parreno-Speech_Bubbles


Les années 2000 marquent un tournant où la dimension conceptuelle de l’oeuvre s’affirme, liée à un imaginaire plus que jamais hanté par le thème du fantôme et d’un sujet « en creux ». Les questions d’auteur, de co-signature, de copyright et de copyshare, reviennent avec les oeuvres aujourd’hui les plus connues de l’artiste, Ann Lee (personnage de manga japonais dont il achète les droits avec Pierre Huyghe et qui deviendra le personnage de plusieurs oeuvres jusqu’en 2002), Crédits… (film de 2000 dont le titre est la liste des dix-sept personnes qui y ont collaboré) ou encore Bryannnnnn Ferryyyyyy (film de 2004 réalisé avec Liam Gillick sur les lois et usages du copyright).

La réflexion autour de la temporalité de l’exposition s’approfondit avec Alien Seasons en 2002 au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, où la vidéo d’un céphalopode déclenche l’ensemble des autres oeuvres, tandis que certaines ne sont visibles que la nuit. Le thème du fantôme revient également après Ann Lee, avec les oeuvres à l’encre fluo visibles uniquement dans le noir, disparaissant à la lumière (Fade Away). Avec le film El Sueño de una Cosa (2001, Collection Mnam), Parreno réfléchit à différentes versions d’une même oeuvre variant à chaque édition, explorant les différents contextes de monstration, de la salle de cinéma au musée, dans une esthétique de déplacement et de remixage de sa propre oeuvre. Parreno fait irruption dans le monde du cinéma d’une manière inédite avec le film Zidane 2006, installation et film commercialisé, tentative de poser, à l’inverse d’Ann Lee, une présence dans l’instant, ainsi qu’une réflexion sur la notion de temps, remis en cause dans sa réalité même. La série des Marquees, enseignes lumineuses de cinéma d’où tout signe a disparu, suggère que l’espace d’exposition peut se rejouer selon la temporalité cinématographique. Il Tempo del Postino spectacle collectif réalisé à Manchester, parachève cette recherche autour du théâtre et de la scène, comme une nouvelle expérience d’élargissement des modalités d’exposition.

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