Jean Després : Bijou Art déco et Avant-garde
Jean Després
Bijou Art déco et Avant-garde
Marie-Laure MOREAU + Isabelle MENDOZA, le 27 avril 2009
Jamais, encore, le bijou avant-gardiste de la période Art déco n’a fait l’objet d’une exposition. Cette manifestation, qu’organisent les Arts Décoratifs, exceptionnelle par son sujet et son ampleur, rassemble plus de trois cents bijoux et pièces d’orfèvrerie des années 1930, sans compter photos et dessins. La majeure partie provient de collections privées françaises et étrangères. Les artistes réunis s’illustrent, tous, par la modernité de leurs créations : qu’il s’agisse de l’orfèvre bijoutier Jean Després, de bijoutiers joailliers tels Jean Fouquet, Gérard Sandoz, Raymond Templier, Jeanne Boivin, Suzanne Belperron ou d’un décorateur que la parure inspira, comme Jean Dunand.

Bijou Art déco et Avant-garde/Gérard Sandoz, bague demi-globe, Paris, 1928_Collection Jean-Pierre Malga, Paris_DR
Bijou Art déco et Avant-garde/Gérard Sandoz, bague demi-globe, Paris, 1928_Collection Jean-Pierre Malga, Paris_DR


Durant l’entre-deux-guerres, Paris brille ! En matière de luxe, elle est la capitale du monde occidental. La ville accueille, alors, des manifestations qui marqueront les esprits, l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes en 1925 et l’Exposition Internationale des arts et techniques dans la vie moderne en 1937, deux fêtes grandioses qui jalonnent cette période appelée « Art déco »*. Or, dans la production de cette époque, un courant novateur se dégage. Ainsi, en 1928, Jean Després, orfèvre et bijoutier, se vit refuser la trentaine de pièces qu’il se proposait d’apporter au Salon d’automne, les organisateurs de ce Salon officiel les jugeant trop « modernes ». C’est la modernité, justement, que cette exposition explore. Une modernité qui se traduit par le graphisme des bijoux, les thèmes choisis, les matières employées.

Bijou Art déco et Avant-garde/Cartier, Bracelet boules, Paris, 1930_Collection privée_Jean-Michel Tardy
Bijou Art déco et Avant-garde/Cartier, Bracelet boules, Paris, 1930_Collection privée_Jean-Michel Tardy


Cette génération de bijoutiers, en prise avec les courants artistiques de leur temps proche de Fernand Léger ou Sonia Delaunay, s’inspire aussi du Cubisme, du Futurisme ou du Constructivisme russe. Les formes sont épurées, architecturées. Les lignes se font géométriques. L’objet de parure est traité comme une sculpture. Fait nouveau, c’est la vie contemporaine qui anime ces bijoutiers, non le passé. Ils sont stimulés par les progrès de la science. Ils glorifient la mécanique ; des boulons, vis sans fin, vilebrequins deviennent des bijoux. Ils exaltent la vitesse. La ville, sa vitalité, suggère une nouvelle esthétique. Les exploits aéronautiques, les courses automobiles, les compétitions sportives, le jazz, sont autant de sources qui dictent la ligne des joyaux, mais aussi le décor des étuis à cigarettes ou nécessaires de beauté, accessoire indispensable en ces Années folles, à la femme nouvellement émancipée.

Bijou Art déco et Avant-garde/Jean Després, pendentif, 1932_Brant Foundation Greewich, CT, USA_Bruce M. White
Bijou Art déco et Avant-garde/Jean Després, pendentif, 1932_Brant Foundation Greewich, CT, USA_Bruce M. White


Modernes, les créations le sont, aussi, par leurs matériaux. En substituant l’or blanc au platine, les bijoutiers se veulent plus accessibles. Ils introduisent les pierres fines moins coûteuses - améthyste, topaze, citrine - qu’ils emploient en volume afin que les parures soient admirées à distance. Des matières jusquelà inusitées interviennent : l’argent, le métal nickelé ou chromé, puis l’acier inoxydable, le palladium, l’aluminium, la laque. Bracelets et bagues sont sculptés dans le cristal de roche et autres pierres dures.

Bijou Art déco et Avant-garde/Suzanne Belperron, Adrien Louart, Lapidaire bracelet, Paris 1935-1936_Doug Rosa
Bijou Art déco et Avant-garde/Suzanne Belperron, Adrien Louart, Lapidaire bracelet, Paris 1935-1936_Doug Rosa


JEAN DESPRÉS (1889-1980), texte de  Melissa Gabardi

Il a quatorze ans lorsqu’il part faire son apprentissage à Paris, auprès d’un orfèvre ami de son père, qui a son atelier dans le Marais. Mais, ne se satisfaisant pas de cette formation trop traditionnelle, il partage ses soirées entre les cours de dessin des écoles de la Ville de Paris et la fréquentation du Bateau-Lavoir, sur la butte Montmartre, où il fait des rencontres qui le marqueront à jamais : Modigliani, Picasso, Signac, De Chirico et, surtout, Braque, qui devient bientôt son « meilleur copain ». Curieux de tempérament, Després partage l’aspiration de son époque à la modernité, comme en témoigne sa fascination pour le cubisme ainsi que pour le mouvement futuriste, qui exalte les usines, les automobiles, la vitesse et, plus généralement, toutes les manifestations d’une civilisation industrielle en plein essor.


Bijou Art déco et Avant-garde/Raymond Templier, banque, Paris, 1937_Jean Tholance
Bijou Art déco et Avant-garde/Raymond Templier, banque, Paris, 1937_Jean Tholance


En 1914, cet apprentissage prometteur est interrompu par la guerre. D’abord mobilisé dans l’infanterie, le jeune Després trouve bientôt à s’employer, grâce à ses talents graphiques, comme dessinateur de moteurs d’avions, expérience qui influencera profondément son oeuvre à venir. La guerre finie, il revient à la vie civile avec une intuition très précise des ressources esthétiques de ce langage nouveau qu’est la mécanique. Il réussira à imprimer à ses créations un style reconnaissable entre tous, conjuguant force et simplicité avec une liberté d’esprit des plus radicales, une inventivité joyeuse qui produit des objets vigoureux, géométriques, architectoniques, conçus pour des femmes résolues, qui vivent avec leur temps. « Je fais des bijoux rudes, construits : des bijoux d’orfèvre », dit-il de ses pièces, qu’il exécute en privilégiant systématiquement les techniques traditionnelles de l’orfèvrerie. (…)

Bijou Art déco et Avant-garde/Suzanne Belperron, Maison Bernard Herz, bracelet, Paris, 1934_Collection privée, New York_Doug Rosa
Bijou Art déco et Avant-garde/Suzanne Belperron, Maison Bernard Herz, bracelet, Paris, 1934_Collection privée, New York_Doug Rosa


Després travaille surtout l’argent, dont la blancheur - très à la mode dans les années 1930 - est à peine altérée par les quelques touches chromatiques qu’apportent des pierres semi-précieuses comme l’onyx, le corail, la turquoise, le lapis-lazuli ou la calcédoine - pour des prix qui restent, en cette période de crise économique aiguë, abordables -, même s’il ne dédaigne pas non plus de réaliser sur commande des ouvrages de joaillerie, à base de pierres et de métaux précieux. Dans les années 1930, il produit sur commande des pièces uniques et pour le magasin d’Avallon des bijoux en très petites séries, en jouant sur les variations des proportions d’une pièce à l’autre.

Bijou Art déco et Avant-garde/Maison Boivin, paire de pendants d'oreilles irradiante, Paris, 1933_Doug Rosa
Bijou Art déco et Avant-garde/Maison Boivin, paire de pendants d'oreilles irradiante, Paris, 1933_Doug Rosa


Au sommet d’un parcours créateur à la fois varié, riche et toujours inattendu, il convient de placer les « bijoux moteurs », qu’inspire à Després, à partir de 1930, son expérience de dessinateur industriel, et où l’on retrouve, de façon explicite, tout le vocabulaire de la mécanique : broche bielle, broche vilebrequin, bracelet came, etc.

Bijou Art déco et Avant-garde/Paul Brandt_Bracelet, Paris, 1928
Bijou Art déco et Avant-garde/Paul Brandt_Bracelet, Paris, 1928


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