Le Siècle du Jazz : I Love Jazz!
Le Siècle du Jazz
I Love Jazz!
Nathalie Mercier + Magalie Vernet + Dorelia Baird-Smith, le 13 avril 2009
Le jazz constitue, avec le cinéma et le rock, l’un des événements artistiques majeurs du XXe siècle. Cette musique hybride, née dans les premières années de ce siècle, l’a traversé en marquant chaque aspect de la culture mondiale de ses sons et de ses rythmes. Plus qu’un simple genre musical, le jazz a non seulement révolutionné la musique, mais a également initié une nouvelle façon d'être dans la société du XXe siècle qui a profondément influencé l'histoire de l'art du siècle dernier. Le Siècle du jazz invite le public à comprendre, sur près de 2000 m2 d’espace d’exposition, combien la bande-son du jazz a coloré tous les autres arts, de la peinture à la photographie, du cinéma à la littérature, sans oublier, les arts graphiques, la bande dessinée et les dessins animés. Elle offre une lecture pluridisciplinaire et vivante de l’histoire complexe de cette musique à travers dix sections chronologiques et près de 1000 oeuvres : objets et documents, partitions illustrées, affiches, disques et pochettes, photographies, audiovisuels, etc.

La variété des nombreux documents présentés témoigne de la diversité des disciplines touchées par le phénomène Jazz : des toiles de Léger, Pollock, Dubuffet, Basquiat ou Bearden côtoient des photographies de Man Ray, Carl Van Vechten, Jeff Wall, ou d’artistes moins connus en Europe. Des exemplaires de la revue Survey Graphic, des pochettes des labels Columbia ou Atlantic, des bande dessinée de Loustal ou Guido Crepax, une installation de David Hammons Chasing the blue train, près de 40 sources sonores dont des enregistrements du célèbre Strange fruit de Billie Holiday, repris notamment par Maria Schneider. Une salle dédiée au cinéma présente de nombreux extraits de films tels que Begone Dull Care un film abstrait de Norman Mac Laren, Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle, ou encore Jammin' the Blues de Gjon Mili (1944) projeté dans son intégralité.


Andy Warhol_Monk, Circa 1956.
Andy Warhol_Monk, Circa 1956.


Présentée au musée du quai Branly, l’exposition Le Siècle du jazz offre un nouveau regard sur tout un pan de l’art africain-américain, dimension spécifique de la culture américaine encore peu connue de ce côté de l’Atlantique et dont sont issus de nombreux artistes à découvrir dans l’exposition. « Le jazz a été une sorte de ferment, de virus qui peu ou prou a contaminé tous les arts, comme s’il avait été non seulement une musique, mais aussi un état d’esprit se traduisant par des effets bien audelà du champ musical ». Daniel Soutif, commissaire de l’exposition.

L’histoire du jazz, fil rouge du parcours du siècle

L’exposition s’articule chronologiquement autour d’un fil rouge constitué par une timeline, grande vitrine de 50 mètres de long sur laquelle sont présentés, année par année, les événements principaux de l’histoire du jazz. Les nombreuses partitions, affiches, disques, revues et magazines, livres, photographies, films, dessins animés et enregistrements exposés rappellent au visiteur les épisodes marquants de cette épopée. Du Nobody de Bert Williams (1905) ou encore Some of These Days de Sophie Tucker (1910), succès qui précédèrent l’apparition même du mystérieux vocable « jazz », aux concerts actuels du Lincoln Center ou à la jeune génération « Downtown1 » de New York, en passant par de nombreux disques ou concerts historiques sans oublier le tout premier enregistrement de jazz dû à l’Original Dixieland Jazz Band en 1917… Ponctuée de sources sonores et audiovisuelles, cette timeline sert de guide au visiteur et le conduit de salle en salle. Les musiques diffusées de façon chronologique apparaissent comme des étapes qu’on franchit les unes après les autres.


James Weeks_Two Musicians, 1960_Thomas W. Weisel Fund
James Weeks_Two Musicians, 1960_Thomas W. Weisel Fund


Tout au long de la timeline s’ouvre un grand nombre de salles thématiques (Harlem Renaissance, Les années swing, Be Bop, La révolution free,…) qui mettent en évidence les relations du jazz avec les autres disciplines artistiques et racontent ainsi l’histoire du siècle en suivant le déroulé de ce fil rouge musical. La diversité des supports présentés sur la timeline reflète tout particulièrement le foisonnement de creation généré par le jazz, de la pochette du disques illustrée par les maîtres du genre tels Alex Steinweiss, Andy Warhol, ou Lee Friedlander, jusqu'à des vidéos contemporaines réalisées par Adrian Piper, Christian Marclay, Lorna Simpson ou Anri Sala. 1 A New York, Downtown désigne la partie sud de Manhattan par opposition à Uptown, qui désigne la partie Nord, au-dessus de Central Park (dont Harlem).

portrait de Billie Holiday en 1949 par Carl Van Vechten.
portrait de Billie Holiday en 1949 par Carl Van Vechten.


L’exposition est articulée en dix sections chronologiques reliées entre elles par une vitrine (timeline) qui traverse l’exposition telle une grande fresque chronologique sur laquelle sont réunis près de 1000 oeuvres - objets et documents, partitions illustrées, affiches, disques et pochettes, photographies, audiovisuels, etc. - chargés d’évoquer de façon directe les principaux événements de l’histoire du jazz. Cette fresque structurée par années constitue le fil rouge de l’exposition que suivent des sections, elles-mêmes divisées en salles thématiques ou monographiques :

AVANT 1917

Dater précisément la naissance du jazz est évidemment impossible. L’année 1917 est cependant considérée comme cruciale à cause de la conjonction de deux événements décisifs. En février, l’Original Dixieland Jazz Band, un orchestre composé de musiciens blancs, enregistrait le premier disque dont l’étiquette porte le mot Jazz (ou plus exactement Jass). En novembre, l’armée américaine faisait fermer Storyville, le quartier réservé de la Nouvelle Orléans, dont les célèbres maisons closes avaient employé nombre de musiciens qui, pour la plupart, décidèrent d’émigrer vers le nord des États-Unis, et en particulier vers Chicago et New York. On aura garde cependant de négliger les multiples signes antérieurs - minstrels, gospel, coon songs, cake-walk, ragtime... - annonçant le phénomène musical qui s’apprêtait à bouleverser le siècle et inspira, bien avant cette date, de très nombreux artistes.


Bernard Buffet_Ella Fitzgerald Sings the George and Ira Gershwin Song Book. Nelson Riddle_Volume One to Five, 1959_Verve MG V-4024-4028.
Bernard Buffet_Ella Fitzgerald Sings the George and Ira Gershwin Song Book. Nelson Riddle_Volume One to Five, 1959_Verve MG V-4024-4028.


« JAZZ AGE » EN AMERIQUE 1917-1930

La première guerre mondiale fut suivie aux États-Unis par un fantastique engouement pour la musique de jazz saluée en 1922 par les Tales of the Jazz Age de Francis Scott Fitzgerald. Cette mode fut telle que l’expression lancée par l’écrivain n’a plus cessé par la suite d’être reprise pour designer cette époque toute entière, voire une génération - les “enfants du jazz” -, et non plus seulement la musique qui en fut la bande sonore. De cette âge du jazz, outre les merveilleuses illustrations qui ornaient les partitions des succès de la chanson, témoignent diverses photographies de Man Ray (en particulier celle intitulée Jazz de 1919) et de nombreuses autres oeuvres d’artistes américains comme Arthur Dove et James Blanding Sloan ou résidant aux États-Unis comme Miguel Covarrubias et Jan Matulka.

HARLEM RENAISSANCE 1917-1930

Tandis que l’Amérique blanche vivait son Age du Jazz, l’Amérique africaine-américaine accéda pour la première fois de son histoire à une authentique reconnaissance culturelle avec le mouvement baptize par la suite Harlem Renaissance. Si le jazz d’un Louis Armstrong ou d’un Duke Ellington constitua certainement l’un des volets majeurs de cette effervescence créative, la musique fut néanmoins loin d’en être la seule dimension. Sous la houlette de figures de premier plan comme l’écrivain Langston Hughes ou le peintre Aaron Douglas, nombre d’artistes produisirent alors une floraison de chefs-d’oeuvre tant littéraires que visuelles qui trouvèrent dans la musique bien plus qu’un sujet de prédilection. On aura garde de ne pas oublier le rôle considérable joué, dans ce mouvement pourtant essentiellement noir, par des artistes blancs comme Winold Reiss ou Carl van Vechten.

Kees van Dongen_
Kees van Dongen_"Josephine Baker au Bal Nègre", 1925


LES ANNEES SWING 1930-1939

À l’âge du jazz fait suite la mode du Swing et des grands orchestras noirs, avec Duke Ellington et Count Basie, ou blancs, comme ceux dirigés par Bennie Goodman, Tommy Dorsey ou Glenn Miller qui firent danser les foules sur le volcan des années trente. Avec l’avènement du cinéma sonore, de nombreuses comédies musicales témoignent de cette nouvelle mode et de sa séduisante pulsation syncopée qui inspira également de nombreux artistes. Aux États-Unis, le moderniste Stuart Davis et le régionaliste Thomas Hart Benton partagent, quoique antagonistes, le même intérêt pour la musique. Tandis qu’en Europe un Frantisek Kupka dédie plusieurs tableaux à ce jazz que les spécialistes comme Charles Delaunay qualifie ”Hot” pour le distinguer de ses dérivés sirupeux. À la fin de cette décennie survient un événement que le futur révélera déterminant : Alex Steinweiss, un jeune graphiste encore inconnu,conçoit pour Columbia la première couverture de disque.


James Rosenquist - Big Bo, 1966_MAMAC, Nizza_Vaga_Muriel Anssens
James Rosenquist - Big Bo, 1966_MAMAC, Nizza_Vaga_Muriel Anssens


TEMPO DE GUERRRE 1939-1945

La seconde guerre mondiale marque dramatiquement la culture mondiale. Tandis que, grâce aux VDiscs produits par l’armée américaine, la musique accompagne les soldats sur les champs de bataille, le cataclysme ne ralentit pas les répercussions du jazz dans les autres champs artistiques. Piet Mondrian, à peine émigré à New York, découvre alors le Boogie Woogie qui déterminera de manière essentielle ses ultimes chefs-d’oeuvre. Sur le front de la danse, William H. Johnson, salue le Jitterbug, le pas le plus à la mode. Simultanément, à Paris, les Zazous, probablement ainsi baptisés à cause d’un morceau de Cab Calloway, se font remarquer par leur accoutrement extravagant - Zoot Suit ! - qui manifeste ironiquement leur opposition, certes peu risquée, aux envahisseurs. Paradoxalement, le jazz connaît alors en France une grande popularité qui explique peut-être l’intérêt que lui porte Jean Dubuffet ou Henri Matisse qui, ciseaux à la main, découpe les papiers colorés dont il compose son célèbre Jazz.


IgnotoI_like jazz! Columbia LP JZ
IgnotoI_like jazz! Columbia LP JZ


BEBOP 1945-1960

Avec le Bebop qui surgit à la fin de la guerre, le jazz, à son tour, devient moderne, tandis que, du côté de la peinture, l’expressionnisme abstrait s’apprête à lancer ses premières couleurs. Certains de ses protagonistes, en particulier Jackson Pollock, rencontrent une très directe inspiration dans la musique de jazz qu’ils ne cessent d’écouter. En Europe, Renato Guttuso, Antoni Tapiès ou Nicolas de Staël, eux aussi, trouvent dans le jazz matière à peindre. Avec le microsillon surgit un nouveau champ artistique, celui offert par la couverture de disque. De David Stone Martin à Andy Warhol, de Josef Albers à Marvin Israel, de Burt Goldblatt à Reid Miles, des dizaines de graphistes, célébrités et anonymes, se consacrent à l’exercice de la séduction des mélomanes dans un format rigoureusement délimité : 30 x 30 cm. Le cinéma enfin n’échappe pas à la contamination par le jazz moderne. En témoigne, parmi les dizaines de films qui font appel à lui, Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle ou La Notte de Michelangelo Antonioni.


Alex Steinweiss_PM magazine, June-July 1941
Alex Steinweiss_PM magazine, June-July 1941


WEST COAST JAZZ 1949-1960

La vulgate de l’histoire du jazz veut que le Bebop ait été noir et newyorkais tandis que le style typique de la côte ouest, à portée de main des studios de Hollywood, aurait été blanc et si frais — cool — et raffiné que certains n’ont pas manqué de le considérer comme doucereux. En réalité, malgré une météorologie plus heureuse et une grande subtilité, le jazz de la West Coast fut loin de manquer de personnalité et d’énergie. Néanmoins le graphisme typique des labels discographiques reflète clairement le contraste des deux côtes américaines. Forts lettrages géométriques et portraits en gros plan de musiciens noirs à l’est, plages ensoleillées et jolies blondes virevoltant à deux pas de la mer à l’ouest... Ces images de vacances ne doivent pas cependant faire oublier que la Californie d’alors fut aussi l’un des lieux privilégiés de la rencontre entre le jazz et la poésie chère à la célèbre Beat Generation.


Winold Reiss_Interpretation of Harlem Jazz, 1925
Winold Reiss_Interpretation of Harlem Jazz, 1925


LA REVOLUTION FREE 1960-1980

En 1960 Ornette Coleman enregistre Free Jazz. Avec son titre à double sens - Libérez le jazz ! / Jazz libre - ce disque, dont la couverture s’ouvre sur une reproduction de White Light de Jackson Pollock, marque une nouvelle redistribution des cartes : après la période moderne, s’ouvre celle de l’avantgarde libertaire. À cette révolution Free, contemporaine des mouvements de libération des noirs - Black Power, Black Muslims, Black Panthers, etc… - répondent du côté des arts plastiques les travaux d’artistes en pleine maturité, comme Romare Bearden, ou de nouveaux venus comme l’étoile trop vite éteinte de Bob Thompson ou encore, en Europe, comme l’anglais Alan Davie. Parmi les multiples effets de ce bouleversement, on n’oubliera pas les Carnets de note pour une Orestie africaine, le surprenant brouillon de film dans lequel Pier Paolo Pasolini invita les improvisations libres de Gato Barbieri à rencontrer Eschyle et l’Afrique.


FG Cooper_Life, 1 July 1926
FG Cooper_Life, 1 July 1926


CONTEMPORAINS 1960-2002

Même si elle n’est pas toujours évidente, la présence du jazz sur la scène des arts, non plus modernes mais désormais contemporains, est fort loin d’être négligeable. En témoignent les oeuvres imprégnées de Black Music dues à Jean-Michel Basquiat ou celles de son aîné Robert Colescott. À leur manière, bien différente, les vidéos signées par Adrian Piper, Christian Marclay, Lorna Simpson ou Anri Sala confirment également cette présence de même que l’admirable photographie que le prologue d’Invisible Man, le grand roman de Ralph Ellison, a inspiré à l’artiste canadien Jeff Wall. Enfin, le petit train bleu de David Hammons toujours en mouvement dans le paysage de collines de charbon et de couvercles de piano à queue conçue par le mythique artiste africain américain offre à l’exposition toute entière sa conclusion : si le XXe siècle, ce siècle du jazz, est bel et bien terminé, le train de la musique qui l’aura accompagné est, lui, toujours en mouvement.


George Grosz_Matrose im Nachtlokal, 1925
George Grosz_Matrose im Nachtlokal, 1925


Daniel Soutif Bio_Express

Agrégé de philosophie, critique d’art et commissaire d’expositions, Daniel Soutif a abordé une grande diversité de sujets au cours des différentes activités qu’il a exercées, notamment en tant que rédacteur en chef des Cahiers du musée national d’art moderne (de 1990 à 1994), directeur du développement culturel au Centre Pompidou (de 1993 à 2001), ou à la tête du Centro per l’arte contemporanea Luigi Pecci de Prato (Italie). Avec cette exposition, il associe sa passion du jazz, qui le conduisit à écrire pour Libération et pour Jazz Magazine et son activité de critique d’art. La scénographie de l’exposition à été confiée à Réza Azard (Agence Projectiles) qui a déjà assuré celle de l’exposition « Planète Métisse, To mix or not to mix ? » présentée au musée du quai Branly jusqu’en juillet 2009.

www.quaibranly.fr