
Emmanuelle Vieira, le 22 juin 2006
Santiago Calatrava occupe une place singulière dans le paysage de l’architecture contemporaine. Son travail renoue avec une tradition qui remonte à l’art gothique et qui s’est incarnée plus tard chez les grands architectes modernes comme Gaudί ou Wright. C’est une architecture qui part de la nature mais aussi de l’homme, non seulement de sa forme mais également de sa capacité à se mouvoir. Par un jeu sur les formes et les figures de l’équilibre, Santiago Calatrava définit une poétique du mouvement, renouant ainsi avec les pratiques artistiques de la Renaissance, où l’architecte était à la fois ingénieur et artiste.

World Trade Center Transportation Hub / Santiago Calatrava SA
Toute la base de son œuvre repose sur une approche très sensuelle et très physique qui passe d’abord par le dessin et la sculpture : «Il est essentiel de comprendre ma sculpture pour comprendre mon travail d’architecte», précise Santiago Calatrava, à qui le Metropolitan Museum of Art de New York consacre en ce moment une très belle exposition intitulée Sculpture into Architecture. À l’intérieur de celle-ci, on découvre que la plupart de ses réalisations ont été inspirées de formes vivantes : oiseaux, torses, arbres, qu’il travaille en sculptures, puis en maquettes. Tout ce qu’il suspend ou étire lui procure un immense plaisir, à l’image d’un enfant qui empilerait des petits cubes de bois et sourirait lorsque l’équilibre serait trouvé… Et son ambition principale est d’arriver à donner à un pont ou à une tour une force d’expression sans précédent. Santiago Calatrava a choisi de rallier deux mondes distincts, celui de la technique et de l’industrie à celui de l’esthétique et du sensuel : dans son univers, les ensembles de câbles statiques, de poutres et autres pylônes bétonnés prennent une dimension poétique rarement égalée.

World Trade Center Transportation Hub / Santiago Calatrava SA
L’Espagnol a d’abord conquis le monde grâce à ses ponts (il en construit plus de 60!), dont celui d’Alamillo, à Séville, celui de Bilbao, celui de l’Europe, à Orléans, et celui de Turtle Bay, en Californie, le Sundial Bridge. Mais l’architecte excelle aussi dans les grandes infrastructures urbaines telles que les tours, les gares et les métros (Lisbonne, Zurich, Valence), ainsi que les immenses complexes sportifs et culturels (ceux des Jeux olympiques à Barcelone et à Athènes, l’auditorium de Tenerife, la cité des arts et des sciences de Valence, le musée d’art de Milwaukee). L’année 2005 en a été incontestablement une de gloire – il s'est vu décerner la fameuse médaille d’or de l’American Institute of Architects –, et il faudra surveiller dans un avenir très proche quelques-unes de ses réalisations très attendues : le pont Petach Tikvah en Israël (2006), le quarto ponte sul Canal Grande à Venise (2006), en Italie, et la salle de l’Orchestre Symphonique d’Atlanta. Sans compter la station de Métro du World Trade Center à New York, qui doit voir le jour en 2007, fruit d’une réflexion profonde sur les espaces publics, lieux auxquels on peut rendre leur «dignité». Le concepteur a particulièrement soigné l’intégration du futur édifice dans le tissu urbain et, comme toujours, il propose un espace spectaculaire évoquant un squelette d’oiseau immense s’ouvrant vers le ciel.

World Trade Center Transportation Hub / Santiago Calatrava SA
Turning Torso, une nouvelle prouesse architecturale
L'une des dernières réalisations audacieuses de Santiago Calatrava a été inaugurée en octobre dernier à Malmö, en Suède. Il s’agit de la plus haute tour résidentielle d’Europe, un édifice remarquable pour sa volumétrie, sa structure et les limites spatiales et physiques qu’il impose. «Le corps ne réagit pas de la même façon dans un univers déstabilisé. Avec cette construction, j’ai souhaité proposer une autre forme d’habitation qui remette en question certains de nos acquis, comme le confort ou la statique», explique-t-il. La tour, de 190 mètres de haut, vient de remporter le prestigieux prix Mipim de Cannes en tant que meilleure structure résidentielle du monde.
Composée de neufs cubes d’une hauteur de six étages qui s’empilent les uns sur les autres et s’enroulent dans un mouvement de torsade de bas en haut autour d’une structure en béton armé, la tour renvoie directement à l’image d’un torse en mouvement, prêt à retrouver sa position initiale à tout moment. «L’idée de ce bâtiment m’est venue il y a de longues années à la suite d’une série d’études sur l’anatomie humaine et d’expériences exécutées, par le biais de la sculpture, sur la structure. La construction des tours est, avec les ponts, la discipline du génie civil par excellence, et, pour moi, cette activité est comparable à celle d’un musicien : une maîtrise technique est indispensable pour que l’auditeur oublie l’instrument et se laisse porter par la seule poésie de la mélodie...»

Turning Torso / Santiago Calatrava SA / P. Barbara Burg + Oliver Schuh
C’est sans doute la maturité acquise à cette occasion qui l’a mené vers la plus haute tour de Chicago : le Fordham Spire. Cet incroyable édifice de verre sans piliers de béton qui s’enroule vers le ciel aura une hauteur de 609 mètres pour accueillir 115 étages de logements. «Comme beaucoup de mes projets, la tour m’a été inspirée par une sculpture hélicoïdale que j’avais faite, vers laquelle je suis revenu plusieurs fois, de plusieurs façons différentes.»
Santiago Calatrava a le don de créer des bâtiments vivants qui vibrent comme si une onde sensorielle les avait traversés d’une extrémité à l’autre. Tension et relâchement, abstraction et toucher : son art repose sur l’équilibre entre les extrêmes, avec lesquels il sait si bien jouer.

Espace de Circulation / Turning Torso / Santiago Calatrava SA / P. Barbara Burg + Oliver Schuh

Séjour / Turning Torso / Santiago Calatrava SA / P. Barbara Burg + Oliver Schuh





