Ettore Sottsass : Ettore Sottsass & Sottsass Associati
Ettore Sottsass
Ettore Sottsass & Sottsass Associati
Marie-Claude Beaud + Adrien Rovero, le 20 octobre 2008
Ettore Sottsass (1917-2007) était l’un des chefs de file du design contemporain. Dans les années 1980, il renouvelle le paysage du design en créant le mouvement Memphis qui va devenir le modèle international de l’anti-modernisme. Mudam lui consacre, en collaboration avec la Manufacture nationale de Sèvres et DuPont, une exposition dans une scénographie originale d’Adrien Rovero. L’exposition Ettore Sottsass & Sottsass Associati s’articule en deux projets distincts. Le premier est une série de céramiques composée de dix-huit vases et de deux surtouts, créée en collaboration avec la Manufacture nationale de Sèvres, entre 1994 et 1996, puis en 2005-2006. Présenté sous le titre « Chants et Paysages », il traduit à la fois la maîtrise des techniques de Sèvres et l’avancée des recherches de Sottsass. Chacune des formes, que la Manufacture persiste à appeler « vases » pour être fidèle à sa tradition de créateur d’objets d’usage, porte le nom d’une héroïne de la littérature ou de la mythologie : Lolita, Juliette, Salomé, Diane etc.


ETTORE SOTTSASS & SOTTSASS ASSOCIATI/Sottsass_Juliette.
ETTORE SOTTSASS & SOTTSASS ASSOCIATI/Sottsass_Juliette.


Le second projet, « Exercises in Another Material », est un groupe de quatorze objets architecturaux de grandes dimensions produits par l’agence du designer, Sottsass Associati, entre 1999 et 2000, à l’invitation de la société DuPont autour d’une matière inventée en 1967, le Corian®. Pour Sottsass, le design signifie la recherche d’une sorte d’équilibre entre tradition et futur. Les objets en Corian® montrent comment un matériau innovant et moderne peut créer des formes qui défient le temps. Il remet également en cause la manière dont certains matériaux sont systématiquement réduits à des usages précis. Les « exercices » de Sottsass remettent en cause nos perceptions des choses et montrent comment en design les seules limites sont posées par notre imagination.

ETTORE SOTTSASS & SOTTSASS ASSOCIATI/Sottsass_Rababah
ETTORE SOTTSASS & SOTTSASS ASSOCIATI/Sottsass_Rababah


Les deux projets illustrent le caractère expérimental de la démarche d’Ettore Sottsass, tant du point de vue des couleurs et des formes que des matériaux utilisés. Ils se rapprochent par un même usage de formes épurées, effets de matière et de combinaisons inédites de couleurs. « Je conçois les couleurs comme des mots. De la même manière que les mots ont un vocabulaire, on peut imaginer qu’il y ait un vocabulaire de couleurs. Avec elles, tu peux créer un objet ou peindre un environnement à la manière d’un roman - ou, si tu le souhaites, tu peux faire une déclaration. » (Ettore Sottsass sur ses « exercices ») La mise en scène de l’exposition, réalisée par le designer suisse Adrien Rovero, Prix du jury Design Parade 2006, investit la totalité du Grand Hall du musée. En plaçant les céramiques de Sèvres sur une plateforme surélevée, Rovero crée un véritable paysage de vases qu’il fait dialoguer avec les formes architecturales en Corian®.

ETTORE SOTTSASS & SOTTSASS ASSOCIATI/Sottsass_Surtout Csàrda
ETTORE SOTTSASS & SOTTSASS ASSOCIATI/Sottsass_Surtout Csàrda


« Chants et Paysages » Ettore Sottsass et la Manufacture nationale de Sèvres

La présentation des fruits de la collaboration entre Ettore Sottsass et la Manufacture nationale de Sèvres rassemble deux séries d’objets en céramique, réalisées à dix ans d’intervalle. De 1994 à 1996, Sottsass crée un ensemble de quatorze vases et un surtout de table, avant de compléter en 2006 cette première série avec cinq objets combinant porcelaine, verre, marbre et corde. Sottsass, fidèle à son intérêt pour la création d’objets d’usage courant, appela ces objets des « vases », leur donnant des noms évocateurs empruntés, pour le premier ensemble, à des personnages féminins de la littérature et de la mythologie, et, pour le second, à des chants tziganes. Les vingt objets en céramique réunis pour cette exposition ont été pensés comme des formes architecturales situées entre la sculpture et l’objet. Leur sobriété se combine à des couleurs vives, caractéristiques de la porcelaine de Sèvres.


ETTORE SOTTSASS & SOTTSASS ASSOCIATI/Sottsass_Surtout Csàrda
ETTORE SOTTSASS & SOTTSASS ASSOCIATI/Sottsass_Surtout Csàrda


Ainsi a pu être ajouté aux mille couleurs qui constitue le répertoire de la Manufacture un rouge orangé aux teintes de corail, portant désormais le nom de « rouge Sottsass ». Les exigences techniques de ces objets se cachent derrière leur perfection finale, concentré d’un savoir-faire de plus de 250 ans. Le choix des argiles, le tournage respectivement le coulage des vases, le façonnage des éléments, les cuissons consécutives, l’émaillage, la dorure et son brunissage demandent des experts artisans, liés à un processus de production dont l’excellence est aujourd’hui assurée par la Manufacture nationale de Sèvres.

ETTORE SOTTSASS & SOTTSASS ASSOCIATI/Sottsass_Surtout Csàrda
ETTORE SOTTSASS & SOTTSASS ASSOCIATI/Sottsass_Surtout Csàrda


« Exercises in Another Material » Sottsass Associati et DuPont

Les quatorze formes architecturales, rassemblées sous le titre « Exercises in Another Material », sont le résultat de recherches menées en 2000 par l’agence de design d’Ettore Sottsass, Sottsass Associati, autour des propriétés d’un matériau développé par DuPont depuis la fin des années 1960, le Corian®. Sottsass, ayant été séduit par les propriétés ce matériau qu’il a utilisé lors de projets antérieures, notamment l’aménagement intérieur de l’aéroport de Malpensa, proposa à DuPont de porter un nouveau regard sur ce matériau. L’approche sculpturale des formes présentées ici contraste avec l’usage habituel du Corian®, sous forme de plaques, elles mettent en valeur l’étendue de sa gamme de couleurs. Rappelant des éléments d’architecture - colonnes, écrans, murs, parapets -, les formes abstraites imaginées par Sottsass Associati s’intéressent aux caractéristiques, mais aussi aux limites techniques et esthétiques du matériau. Monumentales et ludiques, libérant le matériau de son caractère fonctionnel, la nature expérimentale des quatorze formes architecturales créées par Sottsass Associati repousse les limites du rôle du designer.


ETTORE SOTTSASS & SOTTSASS ASSOCIATI/Sottsass_Sybilla
ETTORE SOTTSASS & SOTTSASS ASSOCIATI/Sottsass_Sybilla


Ettore Sottsass sur l’exposition « Exercises in Another Material »

« Ce projet revient sur les efforts accomplis durant les années 2000-2001 pour découvrir “d’autres” possibilités d’utilisation pour le nouveau matériau créé par DuPont et introduit sur le marché pour la première fois en 1967, à savoir le Corian®. Il s’agissait de trouver d’autres possibilités d’utilisation, au-delà de celles connues depuis un certain temps, à savoir, l’utilisation du matériau en plaques, principalement pour recouvrir des façades verticales ou des surfaces horizontales, c’est-à-dire des surfaces à deux dimensions… Le nouveau défi consistait à envisager l’utilisation de ce matériau sur des structures en trois dimensions de grande envergure et la possibilité de les inclure dans le design architectural. Il ne s’agissait pas de trouver des solutions à ce nouveau problème, mais d’examiner leur rayon d’action. Nous avions besoin de découvrir jusqu’où nous pourrions pousser les limites de ce nouveau matériau, limites au-delà desquelles cela s’affaisse, devient de plus en plus silencieux, ennuyeux.


ETTORE SOTTSASS & SOTTSASS ASSOCIATI/Ettore Sottsass products
ETTORE SOTTSASS & SOTTSASS ASSOCIATI/Ettore Sottsass products


Par ailleurs, nous avions besoin de découvrir les limites au-delà desquelles même les couleurs (les nouvelles couleurs choisies par les hommes et les femmes perspicaces de Sottsass Associati) commençaient à perdre leur intensité et leur présence, à s’effondrer… En outre, il nous fallait trouver comment le nouveau matériau s’en sortirait à proximité d’autres matériaux : avec des matériaux anciens comme le bois ou la pierre et de nouveaux matériaux comme le chrome ou la lumière violette des néons… Et puis, tout bien considéré, il s’agissait d’encourager les gens à pousser leurs expériences plus avant, afin que, au final, on puisse avoir quelque chose d’autre, une autre occasion, une sorte de vocabulaire, réduit ou étendu, avec lequel on pourrait recommencer à dessiner ou à réinventer le design… »


ETTORE SOTTSASS
ETTORE SOTTSASS


Portrait_Posthum

Ettore Sottsass est né en 1917 à Innsbruck en Autriche. Il décède à Milan le 31 décembre 2007. Lauréat de nombreux prix, présent dans les collections des plus grands musées, Sottsass ne cessa de développer une pratique au croisement de l’art, de l’architecture et du design. Ettore Sottsass achève ses études d’architecture de l’école polytechnique de Turin en 1939. En 1947, il ouvre son propre studio d’architecture à Milan. Son activité s’inscrit d’emblée dans une démarche culturelle : il participe ainsi plusieurs fois à la Triennale d’art et d’architecture moderne de Milan ainsi qu’à de nombreuses expositions en Italie et à l’étranger. Avant 1939 et dans la période de l’après-guerre, Sottsass contribue à promouvoir de nombreux concepts de design innovants à l’échelon mondial. Il réalise après-guerre plusieurs projets architecturaux, avant de devenir en 1957 directeur artistique pour Poltronova, producteur de meubles.

À partir de 1958, il est conseiller en design pour la firme italienne Olivetti qui lui doit notamment le design de l’ordinateur Elea 9003 (1959) ou celui de la célèbre machine à écrire Valentine (1969). Dès la fin des années 1950, après un voyage en Orient, Sottsass imagine ses premières pièces en céramique. En 1960, il ouvre son premier bureau de design, Ricerche Design, collaborant notamment avec Alessi. Précurseur du mouvement de « l’architecture radicale », qui s’oppose au fonctionnalisme et au rationalisme moderne, Sottsass contribue activement aux débats théoriques autour du design et de l’architecture pendant les années 1960 et 1970. Après avoir fondé ou collaboré à différents groupes tels que Global Tools (1973), véritable contre-école architecturale, et Alchymia (1976), cherchant à appliquer en design les principes « radicaux » des années précédentes, Sottsass fonde en 1981 le groupe Memphis, devenu rapidement synonyme pour le « Nouveau Design ». La même année, il crée son agence Sottsass Associati. Sottsass est notamment célèbre pour une phrase, qui incarne très bien l’esprit qui anime bon nombre de designers : « Le designer est une éponge, certes, mais une éponge cosmique. »


Ettore Sottsass_Photo par Luca Fregoso
Ettore Sottsass_Photo par Luca Fregoso


Chants et Paysages - Ettore Sottsass et Sèvres (1993-2006) par Ettore Sottsass

Je travaillais avec Marie-Laure Jousset pour mon exposition au Centre Pompidou, lorsqu’elle m’a demandé si cela m’intéressait d’imaginer des formes pour la Manufacture nationale de Sèvres. La proposition m’a paru fantasque, presque insensée. Ce devait être en 1993, un an avant mon exposition. Jusque-là, je n’avais conçu que des objets en céramique, autrement dit, la majolique. Les premiers l’ont été pour un certain Monsieur Richards, un américain qui vendait des céramiques à des « Interior Decorators » des concepteurs de décors de maisons particulières et d’hôtels plus ou moins de luxe et de décors de cinéma, eux aussi plus ou moins luxueux, pour des films d’Hollywood, ceux de la période dite rose appelée ainsi, je crois, parce que les histoires finissaient toujours bien ! Tous étaient riches et contents, ils se mariaient toujours à la fin, puis vivaient forcément heureux. Telle était la conception de la vie et de la céramique de ce Monsieur Richards.

Mais en réalité, l’argile rouge, cette terre cuite, était passée au feu depuis déjà des milliers d’années dans le monde. En Italie, durant la Renaissance, les majoliques furent produites, entre le XIVe et le XVIe siècle, pour les grandes et puissantes familles toscanes, qui consacraient leur temps à se trucider les unes les autres, à produire des Papes au Vatican ou encore à faire concevoir par les meilleurs artistes de leurs temps, plats, écuelles, saladiers et autres compotiers pour leurs somptueux banquets. Parfois, ils commanditaient des carreaux de faïence ou des bas-reliefs pour orner les trumeaux des portes des églises, grandes ou petites, ou pour décorer les façades de monastères ou de villas diverses. Les majoliques étaient si fragiles, cuites avec ces argiles rouges : leur épaisseur était tout au plus de 5 ou 6 millimètres, les émaux étaient très peu brillants et les couleurs d’un registre restreint avec beaucoup de jaunes, quelques orangés, du bleu de cobalt, du vert de cuivre, du marron manganèse, du noir et du blanc.

Je travaillais avec ces matériaux pauvres, dans un atelier de Montelupo, une petite ville située à une trentaine de kilomètres à l’Est de Florence, sur l’Arno. On dit que les Etrusques, jadis, y cuisaient les argiles drainées par le fleuve qui descendait des Apennins, jusqu’à la mer, près de Pise. Aussi, lorsque Marie-Laure Jousset m’a proposé de dessiner pour la Manufacture de Sèvres, je lui ai répondu que j’étais enthousiaste, même si je savais pertinemment qu’il me fallait changer radicalement mon regard sur les oeuvres. Je devais appréhender de nouvelles techniques de fabrication, me familiariser à de nouveaux matériaux. Il m’appartenait aussi d’imaginer les nouveaux espaces qui allaient accueillir mes formes, ceux et celles qui les auraient aimées ou qui les auraient haïes. Il me fallait enfin trouver la manière de faire cohabiter mes oeuvres avec le gigantesque catalogue patrimonial des pièces produites par la Manufacture de Sèvres. Il ne s’agissait plus de travailler avec un Monsieur Richards qui m’avait dit : « Je vous en prie, n’utilisez pas le bleu espagnol : aujourd’hui le bleu espagnol ne se vend plus ! ».

Je devais dessiner pour une longue procession de fantômes de rois capricieux et puissants, d’ombres de grandes reines, de maîtresses cultivées et probablement raffinées, une vaste foule de fantômes de courtisans, d’intellectuels, de philosophes, de penseurs acérés. J’avais le sentiment que le patrimoine de la Manufacture de Sèvres se faisait l’écho de l’histoire d’une nation toute entière et certainement pas des fluctuations des marchés. Et dans cette histoire de Sèvres, il n’y a jamais eu de place pour un Monsieur Richards. A la suite de Robert Bizot, le dernier directeur de cette institution que j’ai rencontré, était un fonctionnaire du Ministère de la culture, un « gentilhomme » pourrais-je dire, une sorte d’esthète, mince, droit, d’une grande élégance.

Il fumait continuellement de fines cigarettes, dans un long fume-cigarette d’écaille, le regard toujours haut. Ce fonctionnaire de la culture était le fils d’un général français à la cour du roi de Grèce, où il avait passé son adolescence et où il avait sans doute appris à devenir ce « Monsieur » qu’il était. C’est ainsi qu’un jour, j’ai franchi « la grille d’honneur » et que j’ai pénétré le paysage silencieux de la Manufacture nationale de Sèvres. J’ai eu l‘impression de me trouver plongé dans un paysage métaphysique, comme si un ensemble d’édifices blancs, compacts, du XIXe siècle français, était demeuré abandonné dans un étrange silence antique, immobilisé, préservé dans un ordre mental parfait, le long de rues désertes de sable blanc, situé dans une enclave boisée du Parc de Saint-Cloud.

Peut-être me suis-je senti encore plus impressionné par cet ordre, ce silence, ce blanc antique parfait, que je ne le suis lorsque je me trouve face à une grande feuille de papier et que je dois tracer des signes sur ce papier. Or, plus la feuille est grande, rare et précieuse, plus la trace de mon geste viendra corrompre l’intouchable magie du silence et plus je serai impliqué. Je ne pourrai jamais plus m’effacer. Mais au contraire, dans ce lieu silencieux, tandis que je passais dans les ateliers saluer les personnes qui travaillaient dans ces édifices blancs, aspirant en permanence à une perfection singulière, j’étais accueilli avec un sourire aimable, comme on salue un compagnon de voyage, un compagnon dans le risque. Ces personnes intenses, si gentilles, m’invitaient de leur sourire à risquer en leur compagnie. Et c’est ainsi que j’ai risqué avec eux.


Ettore Sottsass, avril 2006


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