Voices : Design céramique suédois contemporain
Voices
Design céramique suédois contemporain
Sara Danius + Patrick Johansson, le 2 juin 2008
L’exposition réunit l’œuvre de dix artistes céramiques contemporains provenant de la Suède. Inger Molin*, le curateur de l’exposition, a sélectionné des artistes de différentes générations façonnant la céramique de différentes manières. Chaque artiste laisse entendre une autre voix. Ce qui est important ici, c’est ce que l’artiste veut dire. Voices est une exposition présentant l’œuvre de dix artistes suédois pionniers. Inger Molin a choisi pour cette exposition des artistes de différentes générations, tous avec leur propre voix unique et une propre approche de leur œuvre. Ce qu’ils ont en commun, c’est leur personnalité singulière et la force de leur œuvre. Ils sont les représentants éminents du dynamisme et de l’originalité de l’art céramique contemporain. Ensemble, ils offrent une vue unique sur les développements contemporains de l’art céramique en Suède. Grâce à la liberté dont ils profitent dans leur relation avec le travail traditionnel, ils recherchent de nouveaux chemins tout en mettant l’accent sur la liberté d’expression. Ce n’est désormais plus le matériau qui importe, mais bien le message de l'artiste. Frida Fjellman, Renata Francescon, Eva Hild, Pontus Lindvall, Mårten Medbo, Anna Sofia Mååg, Gustaf Nordenskiöld, Kjell Rylander, Per B. Sundberg et Kenneth Williamsson - leur travail a été accueilli avec enthousiasme, tant dans leur propre pays qu’à l’étranger. Les artistes qui dotent l’exposition de leur voix opèrent de façon plastique et conceptuelle et ils considèrent les questions essentielles avec humour ou comme des abstractions. Leurs différentes approches et façons de s’exprimer sont reprises dans le livre Voices, édité par Carlsson Bokförlag, qui comprend également un essai perspicace rédigé par Sara Danius et des photos éloquentes de Patrik Johansson.

Link_Kjell Rylander, 2005_Porcelain_Patrick Johansson
Link_Kjell Rylander, 2005_Porcelain_Patrick Johansson


Prenez quelques rouleaux d'argile à porcelaine, cuisez-les dans un four de potier et attachez-les les uns aux autres avec de petits bouts de corde lisse de couleur orange. Qu’est-ce que vous obtenez ? Un objet en céramique de la main de Gustaf Nordenskiöld. L’œuvre créée en 2004 porte le nom de ‘Klyka’. Avec un peu de bonne volonté, l’objet peut être perçu comme une espèce de panier. On peut facilement lui trouver une place sur la table du living et le remplir de mandarines. C’est le message qui nous est donné. Mais il y a autre chose, une sorte de photographie instantanée de l’art céramique suédois contemporain. Ce n’est qu’un élément aussi solide que de la corde lisse qui puisse maintenir la céramique contemporaine. La céramique veut de nos jours partir de tous les côtés. Elle se veut art sculptural, poésie, événement, installation, communication, révolution. Rien ne peut en fait brider ces ambitions.

Form_Eva Hild, 2006_Stoneware_Patrick Johansson
Form_Eva Hild, 2006_Stoneware_Patrick Johansson


Quand cela s’est-il passé ? Il est difficile de le savoir, mais le mouvement fut initié il y a une dizaine d’années. La ‘forme de vase’ n’était désormais plus une forme obligatoire dans la céramique. La conception de récipients a été abandonnée. L’argile s’est convertie en un matériau comme tant d’autres. L’art artisanal s’est mis à réfléchir à lui-même et a décidé de dépasser les limites de l’art. Aujourd’hui, il est pratiquement impossible de tracer une ligne entre l’art artisanal et l’art. En d’autres termes : l’art artisanal contemporain a obtenu tellement de succès en franchissant les frontières que l’art plastique, l’art artisanal lui-même et le design doivent aujourd’hui faire face à une pression inédite.

Deux grands courants se distinguent. D’une part, un courant du modernisme tardif se manifeste. Ce courant s’exprime sous forme de tendance, partant d’un style organique strict, contrôlé et abstrait, vers une façon de s’exprimer concrète, plus naturaliste. C’est un exercice plastique osé qui accentue les possibilités expressives propres à l’argile. L’argile est souvent cuite, mais pas toujours. Quoi qu’il en soit, le matériau devient le porteur d’une gamme remarquable d’expressions qui cristallise les espaces vides d’une nouvelle façon. Le désir de créer à l’échelle architectonique s’articule autour d’une sensualité puissante. Les artistes céramiques peuvent tout aussi bien être considérés comme des sculpteurs.


Pontus Lindvall (1969)Light fittings_Clay, car enamel_Patrick Johansson
Pontus Lindvall (1969)Light fittings_Clay, car enamel_Patrick Johansson


D’autre part, l’on peut distinguer une tendance postmoderniste qui s’exprime en un éclectisme tout aussi osé que systématique. L’argile n’est qu’un matériau parmi tant d’autres et peut sans aucun problème être combiné avec de la bande adhésive et du plastique. Le style appartient au passé, la pureté est un idéal dépassé. Les artistes céramiques contemporains citent, empruntent, créent des pastiches, formulent des remarques ironiques, expérimentent, mélangent. Le non-esthétisme est de mise. Haut par rapport à bas, sublime par rapport à kitsch, joli par rapport à affreux, sec par rapport à collant, exclusif par rapport à bon marché. Il n’y a qu’un concept qui n’est que rarement mis en relation avec les artisanats, mais il doit être dépoussiéré et remis en service : le concept ‘camp’. Ces dernières années, l’art artisanal suédois est devenu considérablement plus ‘camp’. Comme Susan Sontag l’indique dans son essai qui fait autorité, ‘camp’ est l’amour des hyperboles, des choses en trop, des ruines artificielles, du sérieux candide, des choses qui ne sont pas ce qu’elles sont, comme cette lampe art nouveau imitant un champignon gonflé, ou une fleur en pleine floraison. Outre cette attention prêtée au camp, l’on peut également distinguer un désir de changement, pas uniquement un changement dans la tâche spécifique de l'art artisanal, mais dans la société où l'art artisanal est pratiqué.

Form_Anna Sofia Maag, 2005_Stoneware_Patrick Johansson
Form_Anna Sofia Maag, 2005_Stoneware_Patrick Johansson


Qu’est-ce que l’art ? Et qu’est-ce que l’artisanat ? La réponse est bien simple. L’art est une aptitude et l’artisanat le travail de nos mains. Dans cette perspective, tout qui pratique un art artisanal est un artiste et toutes les œuvres faites à la main sont artisanales. Lorsque nous parlons aujourd’hui d’art, nous ne pensons que très rarement en termes de maîtres et d’aptitudes. Nous sommes généralement plus pragmatiques. Nous entendons sous « art » ce que nous voyons dans les musées et lors d’expositions, ou ce qui est créé par les personnes ayant suivi une formation à une école d’art. L’art peut être une peinture monumentale de la main de Titien, un lapin en acier inoxydable produit en masse par Jeff Koons, un intérieur de Mona Hatoum ou un carton de poudre à lessiver d’Andy Warhol. Lorsque nous parlons d’artisans, nous parlons de carreleurs, de relieurs, d’orfèvres.

Bowls_Kennet Williamsson, 2006_Semi-porcelain_Patrick Johansson
Bowls_Kennet Williamsson, 2006_Semi-porcelain_Patrick Johansson


Qu’est-ce qu’alors l’art artisanal ? Le concept appartient historiquement à l’ère des machines. Il faut remonter vers le dix-neuvième siècle, l’ère de la mécanisation, afin de pouvoir appréhender le concept et sa charge historique. L’humain a toujours modifié son entourage avec ses mains, comme l’indique Siegfried Giedion dans Mechanization Takes Command (1948). Les mains sont des outils organiques qui peuvent tenir, saisir, pousser, frapper, tirer, mouler, masser, pincer, gratter et piquer. La main est particulièrement flexible. Elle est également un instrument de recherche hyperintelligent et hypersensible. Elle ne connaît qu'une seule restriction: elle ne peut travailler sans repos. Une machine, par contre, en est capable.

Au fil des siècles, il était inutile de parler de travail manuel car presque tout était fait à la main. Shakespeare parle dans Hamlet même du corps comme s’il s’agissait d’une machine. Dans cette période, il n’existait pas de conflit conceptuel entre le corps et la machine, entre l’humain et la mécanique. Le mot « industrieux », dérivé du mot « industrie », ne signifie pas pour rien également « agile » ou « habile », sens original du terme. Au cours du dix-neuvième siècle, la vie quotidienne fut mécanisée de plus en plus à grande échelle et de nouveaux engins, technologies et machines virent le jour : la caméra, le batteur à œufs, la moissonneuse-batteuse, les fours automatiques, le tapis roulant. Tous ont une chose en commun : ils sont des rallonges de la main humaine.


Rosarium_Renata Francescon, 2005_Porcelaine_Patrick Johansson
Rosarium_Renata Francescon, 2005_Porcelaine_Patrick Johansson


C’est dans cette culture de production de plus en plus normalisée que naquit le concept de l’art artisanal. La main humaine fut dotée d’un nouveau sens : elle devint un correctif pour tout ce que représentait la machine. Tandis que le corps fut perçu auparavant comme une sorte de machine, une ligne claire était à ce moment tracée entre le corps et la machine, entre l’humain et la technologie. Le concept d’« art » fut associé à ce qui était humain, tant corporel que manuel, vis-à-vis de la mécanique et de la technologie. William Morris, le principal théoricien du mouvement britannique Arts and Crafts croyait que les produits industriels étaient sans valeur à cause de l’absence d’une contribution humaine. Morris affirmait en 1882 dans un essai au sujet de la céramique qu’un pot en terre cuite fait par les mains d’un humain valait plus que n’importe quelle quantité de marbre de Carrare polie à la machine. Le travail manuel devait être visible à l’œil, insistait-il, non seulement au niveau de la surface et de la texture du récipient, mais également au niveau des décorations.

Objects_Marten Medbo, 2005_Stoneware_Patrick Johansson
Objects_Marten Medbo, 2005_Stoneware_Patrick Johansson


La logique est claire. Si la porcelaine et les autres produits ménagers peuvent être produits en masse, la céramique est poussée vers d’autres directions. La même chose vaut pour la verrerie. C’est pourquoi Morris soutenait que nous devions être capables de voir que les biens étaient façonnés à la main. Il ne fallut qu’un petit pas pour passer de là à un nouveau phénomène historique. Un artiste céramique n’était désormais plus uniquement un maître-artisan, il pouvait également être considéré comme un auteur, un producteur d'objets d’art uniques. Et ces objets d’art uniques portaient la marque de son empreinte stylistique. Le céramiste pouvait alors être perçu comme un artiste dans un sens moderne du terme. Le concept de l’artisan comme auteur a suscité un mouvement qui perdure jusqu'à aujourd'hui. À quoi appartient l’art céramique ? À la cuisine ? Ou au temple ? Tout a commencé dans la cuisine. Il existe des conteneurs depuis la nuit des temps. Si l’argile est le matériau originel, la forme du pot est la forme originelle. Elle est l’intermédiaire entre l’humain et la nature. Grâce aux conteneurs nous pouvons remplir, vider, écoper, verser, jeter, mélanger, conserver et stocker. Voilà l’explication toute simple du fait que cet objet quotidien est nommé si facilement objet culte.

Flare_Frida Fjellma, 2004_Ceramics_Patrick Johansson
Flare_Frida Fjellma, 2004_Ceramics_Patrick Johansson


L’artiste céramique britannique Elizabeth Fritsch a affirmé à un moment donné que de la bonne poterie est paradoxale. Un bon pot dispose d’une aura qui naît du chevauchement chargé de la cuisine et du temple. Le récipient est à la fois terrestre et céleste, prosaïque et poétique. L’essence de l’art céramique découle de cette tension. Si le pot peut être placé près du foyer, il peut également être placé sur l’autel. Il ne faut que contempler une cérémonie de thé japonaise pour comprendre combien le foyer et l’autel, la terre et l’air, le corps et l’esprit sont proches. Un conteneur n’est pas rien qu’un récipient. Il est également une métaphore. Il est même la métaphore originelle : il dit quelque chose sur notre place dans l'univers, sur comment nous donnons et prenons, attirons et rejetons. Le pot fait partie du plus grand métabolisme. C’est pourquoi les archéologues trouvent généralement des pots lorsqu'ils découvrent des tombes préhistoriques.

*Inger Molin, la conservatrice de Voices, est la propriétaire et la gestionnaire de la Galleri IngerMolin depuis l’automne 1998. En 2002, elle a obtenu le Dynamo Prize du Sveriges Bildkonstnärsfond (la fondation d’artistes suédoise). Le chef de projet de l’Institut suédois : Anna Maria Svensson.

www.designmuseumgent.be