César Baldaccini : Anthologie par Jean Nouvel
César Baldaccini
Anthologie par Jean Nouvel
Linda Chenit, le 19 mai 2008
La Fondation Cartier présente une exposition majeure consacrée à l’artiste César, dix ans après sa disparition. Jean Nouvel, en tant qu’architecte du bâtiment de la Fondation Cartier et ami du sculpteur, est invité à choisir les oeuvres et à les mettre en scène, portant un regard nouveau sur l’oeuvre de ce sculpteur qui n’a cessé d’explorer les possibilités formelles et expressives offertes par les matériaux industriels. À travers cette exposition, la Fondation Cartier rend hommage à un artiste avec qui elle a collaboré pendant près de quinze ans, depuis 1984 jusqu’à sa disparition en 1998. Près d’une centaine d’oeuvres parmi les plus importantes de la carrière de César sont présentées : Bestiaire en fer, Compressions, Empreintes humaines, Expansions… Habitée par l’exemple des grands maîtres de la sculpture et structurée autour d’une série de gestes radicaux et novateurs, l’oeuvre de César se place sous le signe d’une résistance à la pensée commune. L’exposition que lui consacre la Fondation Cartier révèle l’influence décisive de son travail sur l’art d’aujourd’hui.

César Baldaccini
César Baldaccini


César + la Fondation Cartier

César est un artiste dont l’histoire a recoupé de façon déterminante celle de la Fondation Cartier. Il a notamment joué un rôle décisif dans la création de la Fondation Cartier en 1984 après avoir longuement conversé avec Alain Dominique Perrin sur « la création d’un lieu d’exposition libre et différent ». De son côté, la Fondation Cartier a accompagné l’artiste tout au long de sa carrière en présentant régulièrement son oeuvre. Ainsi en 1984, l’exposition Les Fers de César célèbre l’ouverture de la Fondation Cartier. La même année, César entame la réalisation de l’Hommage à Eiffel, une sculpture monumentale créée à partir de poutrelles issues de l’opération d’allégement de la Tour Eiffel. En 1986, il réalise une nouvelle série d’oeuvres qu’il présente dans le cadre de l’exposition Les Championnes de César. Cette collaboration prend une dimension internationale en 1991, avec la participation de César à l’exposition Too French à Hongkong puis à Tokyo, et en 1992 avec la commande et la donation par Cartier à la ville de Hongkong de la sculpture monumentale The Flying Frenchman.


Portrait de César, Herb Ritts, Cahors 1993, © Herb Ritts Fondation.
Portrait de César, Herb Ritts, Cahors 1993, © Herb Ritts Fondation.


César Baldaccini_Naxos 594, 1998_Fondation Cartier pour l'art contemporain_Stéphanie Buzutil_Aurelio Amendola
César Baldaccini_Naxos 594, 1998_Fondation Cartier pour l'art contemporain_Stéphanie Buzutil_Aurelio Amendola


Jean Nouvel rencontre César

À travers les Compressions, les Empreintes humaines et les Expansions, César remet en question les canons de la sculpture traditionnelle. L’emploi de la presse hydraulique, du polyuréthane expansé et de l’empreinte lui permet de s’approprier le réel de manière directe, en réduisant son intervention manuelle. Sculpteur de formation classique, César partage avec Jean Nouvel, lors de vacances passées ensemble, ses interrogations sur la nature de l’oeuvre d’art : « Une oeuvre qui ne met pas en valeur un savoir- faire relève-t-elle encore de l’art ? » Catherine Millet explique que « César, aussi classique soit-il dans l’esprit […], aussi attaché soit-il au “métier” se trouve pris dans une problématique qui fait que la sculpture n’est plus seulement l’art des belles proportions à bâtir et des beaux matériaux à caresser [mais] qu’elle peut être une idée ». Pour Jean Nouvel, qui a dématérialisé et conceptualisé l’architecture, il est essentiel de privilégier cet aspect conceptuel de l’oeuvre de César en mettant en exergue différentes familles d’oeuvres à l’aide d’une scénographie typologique et non chronologique.


César Baldaccini_Compression Elattine
César Baldaccini_Compression Elattine


César réalise dès la fin des années 40 des sculptures en fil de fer ou en fer soudé, représentant des animaux et des créatures hybrides. Au début des années 50, il utilise la soudure à l’arc et assemble dans une improvisation intuitive les déchets ferreux les plus divers – boulons, plaquettes, tiges et tôles récupérés dans une usine à Villetaneuse – s’abandonnant ainsi à la logique du matériau. Telles des créatures vivantes, sept oeuvres de ce bestiaire viennent surprendre le visiteur dès l’entrée de l’exposition. Tantôt délicates, tantôt anguleuses, ces sculptures illustrent la virtuosité technique de César et son attachement au caractère artisanal du métier de sculpteur.


César Baldaccini_Le Centaure, 1985
César Baldaccini_Le Centaure, 1985


Pour l’exposition de groupe La Main, de Rodin à Picasso organisée en 1965 par Claude Bernard, César envisageait de présenter l’empreinte d’une main réalisée dans un matériau synthétique, mais cette démarche allait à l’encontre de sa formation classique de sculpteur. « Il fallait que j’ajoute quelque chose à l’empreinte pour lui faire passer le gué qui sépare l’action mécanique de l’activité artistique. » César découvre alors dans l’atelier d’un sculpteur un pantographe qui lui donne l’idée d’agrandir une partie du corps humain. Il décide d’utiliser son propre pouce comme modèle et de l’agrandir, rompant ainsi avec les notions traditionnelles d’échelle. Ce premier pouce, réalisé en plastique rose translucide et agrandi à 40 cm, est le point de départ de toute une série d’Empreintes humaines : main, poing, sein. Mesurant de 4 cm à 6 m, les empreintes présentées sont réalisées dans des matériaux inhabituels comme le polyester, la fonte de fer ou le cristal, ou plus traditionnels comme le marbre ou le bronze.


César Baldaccini_Finger
César Baldaccini_Finger


Pour réaliser des empreintes de taille monumentale, César recherche des matériaux légers qui permettraient d’augmenter le volume de ses réalisations tout en limitant leur poids. Il découvre ainsi la mousse de polyuréthane qui, une fois à l’air libre, augmente de volume et se cristallise. César décide d’explorer les propriétés de ce matériau et utilise dès 1967 un malaxeur puissant qui lui permet de développer ses Expansions à grande échelle. Les premières réalisations donnent lieu à des happenings au cours desquels il répand cette résine de plastique, donnant vie à des oeuvres éphémères de forme libre et organique, fruits d’une réaction chimique arrivée à son terme. Pour pérenniser ces oeuvres fragiles, César développe une technique permettant de les doter d’une surface lisse et inaltérable. Disposées dans la grande salle du rez-de-chaussée, quinze Expansions choisies par Jean Nouvel semblent s’être « écoulées » des parois du bâtiment.


César Baldaccini, La Défense, Paris_Étienne Cazin
César Baldaccini, La Défense, Paris_Étienne Cazin


César travaille aux Compressions dès 1959, après avoir découvert la presse hydraulique chez un ferrailleur
de la banlieue parisienne. Avec cette nouvelle technique, le sculpteur ne détaille plus un bloc de matière, mais donne forme à l’oeuvre grâce à la machine. Ainsi, à l’étage inférieur, l’aspect compact et patiné des Compressions « historiques » des années 60 contraste avec l’apparence aérienne et éclatante de la Suite Milanaise de 1998 – dernière série de Compressions réalisées à partir de carrosseries Fiat neuves et repeintes. Moins abstraites, les voitures dites « galettes » ont été réalisées dans le cadre de la Biennale de Venise de 1995, à l’aide d’une presse munie de dents. Dans la petite salle, Les Championnes représentent les premières réalisations de la série des Compressions en plaque. Les voitures sont ici réduites à une épaisseur de 30 cm puis passées à l’équerre. Très frontales, Les Championnes sont de véritables estampages restituant dans la masse le dessin des éléments et organes du modèle original.


César Baldaccini_Pink Sculpture
César Baldaccini_Pink Sculpture


Disséminées dans le jardin, plusieurs oeuvres font écho à la scénographie déployée dans le bâtiment. Le Pouce de 6 m et le Sein se dressent à l’extérieur, du côté des Empreintes humaines. Les Expansions en fonte de fer se déploient sur le côté opposé, tandis qu’Un mois de lecture des Bâlois occupe le fond du jardin. Cette dernière oeuvre - gigantesque compression de centaines de tonnes de journaux créée en 1996 à Art Basel - est revisitée par Jean Nouvel qui utilise ici des balles de papier parisien.

Du 8 juillet au 26 octobre 2008

fondation.cartier.com