De Superman au Chat du Rabbin : Du Shtetl à la métropole dévorante
De Superman au Chat du Rabbin
Du Shtetl à la métropole dévorante
Anne Hélène Hoog, le 21 novembre 2007
Art Spiegelman et Françoise Mouly
Art Spiegelman et Françoise Mouly


Cette exposition est la première en France à mettre en évidence la présence et le rôle de nombreux auteurs
juifs dans la bande dessinée. Des années 1900 à nos jours, 230 oeuvres (dessins originaux, planches imprimées et documents d'archives), issues du travail d’une trentaine artistes américains et européens, évoquent la manière dont la bande dessinée, essentiellement par le roman graphique, a contribué à créer et à diffuser différentes visions du passé juif. Articulée en cinq chapitres, l'exposition nous conduit d’abord à New York dans les années 1900-1930, où les artistes juifs, dans leurs comic strips, montrent l'immigrant pris dans les mécanismes transitoires de l'intégration. Vient ensuite l’ère des super-héros, liée au processus d'intégration de la seconde generation d'immigrés. 1938 voit naître Superman de Shuster et Siegel, suivi par Batman de Bob Kane et Bill Finger 1939), puis par Captain America de Jack Kirby et Joe Simon (1940). Infatigables justiciers veillant à l'ordre du monde, ils défendent les valeurs universelles du Bien et de la Justice. L’exposition consacre une large part à l’un des pionniers du comic book et du roman graphique américains, Will Eisner. Co-fondateur du Eisner & Iger Studio (1936), il publie dès 1940 la série du Spirit, qui, par ses thèmes et son modernisme, marque l’histoire de la bande dessinée américaine. En 1978 paraît son premier roman graphique, A Contract with God (Un pacte avec Dieu) dans lequel il entame un travail miautobiographique, mi-fictionnel sur la vie des immigrants juifs, et sur leur intégration dans la société américaine de l'avant-guerre.

Twisted Sisters
Twisted Sisters


Ben Katchor, 2001
Ben Katchor, 2001


Dès l’après-guerre, certains artistes américains s’engagent dans la contestation politique (tels Harvey Kurtzman, cofondateur du magazine MAD en 1952) et préparent le terrain pour la narration mémorielle. À la suite de Bernard Krigstein et Al Feldstein (Master Race, 1955), et de Art Spiegelman (Maus, 1986), des auteurs tels que Joe Kubert, Miriam Katin, Bernice Eisenstein et Martin Lemelman décrivent des destins individuels, imaginaires ou réels liés à la Shoah. Dans un autre registre, Ben Katchor et James Sturm favorisent délibérément poésie et fiction pour appréhender l’histoire des juifs américains. La culture underground suscite des autobiographies ou des récits fictionnels réservés aux adultes, qui dépeignent des anti-héros en proie à la complexité de l'existence (Jules Feiffer, Harvey Pekar, Aline Kominsky-Crumb, Diane Noomin). En Europe, de Hugo Pratt à Joann Sfar, en passant par Vittorio Giardino, le récit graphique s'attache davantage à l'histoire qu'à l'autobiographie, même lorsqu’il part d'une expérience personnelle. Dans les pays extra-européens (Jorge Zentner et Ruben Pellejero en Argentine, Uri Fink et les artistes d’Actus Tragicus en Israël), le roman graphique est aussi travaillé par la mémoire du judaïsme européen. Aujourd’hui, plus que jamais, l’art séquentiel s’affirme comme un mode de narration et de transmission des plus efficaces auprès de tous les publics.


Harry Hershfield
Harry Hershfield


Joe Kubert
Joe Kubert


Au même titre que les autres dessinateurs américains, les artistes juifs, fréquemment issus de familles immigrées du Lower East Side, de Brooklyn et du Bronx, témoignent dans leurs strips d’un profond intérêt pour les défis et les épreuves auxquels les immigrants doivent faire face au cours de leur intégration sociale et culturelle dans la société américaine. Les comic strips (bandes dessinées publiées dans la presse) des journaux yiddish (Zuni Maud, Samuel Zagat), ou anglophones (Harry Hershfield, Milt Gross, Rube Goldberg), immergent les personnages dans la « métropole dévorante » qu’est New York. Obéissant à la règle qui exige que l’on divertisse le lecteur, les cartoons (dessins humoristiques) des funnies (rubriques des journaux, notamment les suppléments du dimanche, où sont publiées régulièrement les BD), créent l’image de l’immigrant juif pris dans les mécanismes transitoires de l’intégration sociale et culturelle au sein de la nation américaine. Comiques et sympathiques, leurs personnages mêlent souvent la langue maternelle yiddish (la mame loshen) et la langue anglaise de la terre d’accueil, et sont animés par une grande volonté de réussite sociale et par un engagement passionné pour la démocratie.


Jerry Siegle et Joe Shuster
Jerry Siegle et Joe Shuster


L’apparition des super-héros dans la bande dessinée est liée au processus d’intégration sociale et professionnelle de la seconde génération d’immigrés juifs. Travaillant pour aider leurs parents et fascinés par l’univers des comics, des jeunes trouvent des emplois dans le secteur de la presse et dans les comic shops, ateliers produisant les comic books et les strips pour la presse à New York. Certains d’entre eux, tels Jack Kirby ou Bob Kane, changent leur nom de famille pour échapper aux préjugés. Dès 1934, Joe Shuster et Jerry Siegel conçoivent un personnage de super-héros dont la forme aboutie est publiée par DC Comics en juin 1938 et porte le nom de Superman. Il est suivi en mai 1939 par le Batman de Bob Kane et Bill Finger puis, en décembre 1940, par Captain America de Jack Kirby et Joe Simon. Détenteurs d’une double identité, les super-héros sont des créatures vouées à la solitude mais plongées dans la jungle métropolitaine.


Samuel Zagat
Samuel Zagat


Destinés à la nation américaine, ils sont une réponse rassurante et fantastique aux difficultés engendrées par la crise de 1929 et par la montée des fascismes en Europe. S’ils incarnent aussi des rêves liés à l’expérience et à la tradition juives, les premiers super-héros sont avant tout d’infatigables justiciers qui veillent à l’ordre du monde. Après la Shoah, des épisodes de Superman montreront une figure proche de Moïse, de Samson ou du Messie. Le personnage de « La Chose » de la série Les Quatre Fantastiques, créée et publiée par Jack Kirby et Stan Lee à partir de novembre 1961, est une déclinaison du Golem, mais son patronyme, Benjamin Jacob Grimm, le désignera comme juif seulement à partir de 2002. Avec les X-Men, également créés par Kirby et Lee, arrive une nouvelle génération de super-héros qui accompagnera discrètement l’évolution de la société américaine, notamment dans le combat pour la reconnaissance des droits civiques et la protection des minorités.


Will Eisner
Will Eisner


Jusqu'au 27 janvier 2008

www.mahj.org