Naoshima, mon amour : L’union de l’art et de l’architecture
Naoshima, mon amour
L’union de l’art et de l’architecture
Trevor Boddy - Enroute Magazine, le 27 août 2007
Naoshima_Dard 2 Project
Naoshima_Dard 2 Project


Un célèbre architecte, trois hôtels luxueux, des œuvres à perte de vue. Ou comment une île japonaise a été transformée en exposition permanente.

Faire une surdose d’art et d’architecture audacieuse, c’est possible. Après quelques jours à m’imprégner de Rauschenberg, de Stella, de Hockney et même d’une série exceptionnelle de Nymphéas de Claude Monet, j’étais brûlé. Je voyais double, j’avais les jambes en compote à force d’arpenter les galeries. De toute évidence, il me fallait du repos. J’ai donc appuyé sur le bouton du funiculaire monorail privé qui me ramènerait à ma chambre de la Benesse House, un hôtel-musée dans l’île de Naoshima, au Japon. Je commençais à penser, comme un couple de retraités hollandais encore verts rencontrés au déjeuner, que les bâtiments de béton coulés sur place de l’architecte vedette Tadao Ando, avec leur odeur vaguement alcaline, faisaient un rien trop zen. « On dirait des digues », avait-il déclaré. « Ou la ligne Maginot », avait-elle renchéri.


Benesse House_Naoshima_Japon
Benesse House_Naoshima_Japon


Tandis que le monorail gravissait la montagne en cliquetant, j’ai plongé mon regard dans l’étincelante mer Intérieure aux confins parsemés d’îles perdues dans la brume. Après mon quota d’art, le panorama m’aidait à reprendre contact avec la réalité. Malgré son nom, la mer Intérieure débouche sur le Pacifique ; un verdoyant archipel s’y déploie du port industriel d’Osaka jusqu’à la préfecture de Fukuoka, sur Kyushu. Intérieure, cette mer l’est aussi symboliquement, en ce sens qu’elle est au cœur de la gastronomie, de l’art et de la culture du Japon. Ses baies abritées regorgent de ces fruits de mer dont se nourrit la cuisine japonaise. Au XIXe siècle, ses paysages brumeux ont inspiré à Hokusai des gravures magistrales. Ses coteaux parés d’azalées ont accueilli l’atelier de pierre du sculpteur moderniste Isamu Noguchi. Depuis peu, quatre ponts suspendus, dont le plus long au monde, permettent de la franchir. Grâce au rayonnement de Naoshima, la mer Intérieure est aujourd’hui un carrefour culturel international.

Naoshima Island_Japon
Naoshima Island_Japon


Yayoi Kusama, Pumpkin 1994-2005_Naoshima_Japon
Yayoi Kusama, Pumpkin 1994-2005_Naoshima_Japon


J’étais venu ici pour me repaître d’esthétique, mais aussi pour réfléchir à l’issue d’une union : celle, tumultueuse, de l’art qui s’expose et des édifices toujours plus extravagants qui lui servent d’écrin dans le monde. Après une débauche de musées tarabiscotés et quasi sculpturaux signés Frank Gehry, Will Alsop et Daniel Libeskind, l’effet Bilbao provoquait chez moi des nausées. Au lieu de mettre en valeur peintures, sculptures, photos et installations, ce trop-plein d’architecture détournait toute l’attention. Les Anciens considéraient l’architecture comme la mère des arts ; la mère était rendue envahissante.

Benesse Art Site_Naoshima_Japon
Benesse Art Site_Naoshima_Japon


Naoshima est le théâtre d’une expérience particulièrement fascinante en arts visuels. Cette île perdue à la végétation luxuriante et aux villages ancestraux est devenue le creuset d’une intégration harmonieuse de l’art avant-gardiste, du confort moderne et du design dernier cri. On s’y réveille, on y mange, on s’y détend et l’on y dort en compagnie de chefs-d’œuvre extra­ordinaires. Ainsi, le soir de ma surdose, après un repas de cuisine kaiseki éclatant de couleurs et de saveurs inspirées des œuvres environnantes, je suis tombé sur un couple de Japonais dans la vingtaine qui, entre deux séances de pelotage, indifférents aux regards et vautrés sur le sol du musée, se pâmaient devant les centaines de figurines Ultraman qui composent Banzai Corner, de Yukinori Yanagi. Quelques minutes plus tard, en traversant l’immense rotonde de béton au centre du musée, j’ai surpris les discrètes tractations de trois hommes d’affaires de Tbilissi dans la lumière clignotante du seul éclairage de la pièce, la sculpture de néons 100 Live and Die, de Bruce Nauman. Le lendemain, j’ai enchaîné un shiatsu avec une immersion littérale dans l’art, faisant saucette dans le jacuzzi entouré de menhirs chinois qui forment le cœur de l’œuvre de Cai Guo-Qiang, Cultural Melting Bath: Project for Naoshima.

Benesse Art Site_Naoshima_Japon
Benesse Art Site_Naoshima_Japon


Tadao Ando_Pool_Chichu Art Museum_Naoshima
Tadao Ando_Pool_Chichu Art Museum_Naoshima


Après avoir emprunté un vélo, je me suis rendu au village de Honmura pour visiter le sanctuaire Go’o, au sommet d’une colline. On y a restauré la moitié d’un temple shintoïste du XVIIIe siècle avant qu’Hiroshi Sugimoto le complète par un ajout utilisant des matériaux modernes. Objet de vénération dans tous les sens du mot, le temple actuel comprend un escalier de verre coulé sur place qui prolonge les marches du vieil édifice et qui s’enfonce profondément dans la terre. Ce moulage scintillant laisse entrer la lumière dans une crypte à laquelle les fidèles en quête d’art accèdent par un étroit corridor de béton. Contemplant le halo lumineux émanant de l’escalier, les pieds dans la terre battue, j’ai tenté d’articuler mon opinion critique. « Une architecture touchant au sublime sans le fardeau du fonctionnel. » Un peu verbeux. Ou mieux : «Les cousins nippons des Young British Artists atteignent le satori par le zazen (ou l’illumination par la méditation, selon les bouddhistes).»

Tadao Ando_Pool_Chichu Art Museum_Naoshima
Tadao Ando_Pool_Chichu Art Museum_Naoshima


Il y a 20 ans, le géant de l’édition Benesse (la société qui possède Berlitz), propriété de la famille Fukutake, était à la recherche d’un lieu permanent pour sa collection à la renommée croissante. Plutôt que d’ouvrir une galerie à la Saatchi, la famille a songé à une fusion de l’art et de l’architecture à Naoshima et a commandé un premier ensemble de bâtiments à Tadao Ando, le maître d’Osaka, qui allait remporter en 1995 le prix Pritzker, sorte de Nobel d’architecture. Margaret Jenkins, qui depuis 30 ans dirige la prestigieuse troupe de danse moderne de San Francisco portant son nom, m’a déclaré peu après son arrivée que l’œuvre d’Ando était faite pour la danse. Inspirée par la façon dont James Turrell utilise la lumière dans Backside of the Moon, la créatrice de mode toulonnaise Isabelle Agnel-Gouzy, qui séjournait aussi à Naoshima, nous a gratifiés d’une robe cocktail différente de sa collection peinte à la main à chaque repas. Baigner dans l’art à Naoshima n’a rien à voir avec ce qu’on ressent dans les grandes expos du Louvre, du MoMA ou du MBAM, où l’on aperçoit des chefs-d’œuvre à travers une foule compacte. Ici, on n’apprend pas à apprécier l’art, on le vit.

Tadao Ando_Chichu Art Museum_Naoshima
Tadao Ando_Chichu Art Museum_Naoshima


Benesse House_Naoshima_Japon
Benesse House_Naoshima_Japon


Vers la fin de mon séjour, lors d’une excursion d’une journée dans le port de Takamatsu, j’ai eu l’occasion de discuter avec un autre client de la Benesse House, le New-Yorkais Shoji Sadao, ex-directeur administratif de la fondation Isamu Noguchi. Avant de collaborer avec le célèbre sculpteur moderniste, Sadao a étudié l’architecture à Cornell, où Peter Eisenman et Richard Meier étaient aussi inscrits, puis a longtemps été l’architecte particulier de Richard Buckminster Fuller, avec qui il a conçu le pavillon américain de l’Expo 67 à Montréal. « Nous pensions que cela nous amènerait beaucoup de travail, mais non », m’a-t-il avoué pendant le trajet.

Benesse House_Naoshima_Japon
Benesse House_Naoshima_Japon


Benesse House_Naoshima_Japon
Benesse House_Naoshima_Japon


Benesse House_Naoshima_Japon
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Benesse Art Site_Naoshima_Japon
Benesse Art Site_Naoshima_Japon


C’est grâce à Noguchi, qui lui avait été présenté par Fuller, que Sadao a découvert les premières œuvres d’Ando. « J’admire son travail depuis ses maisons des débuts et sa chapelle », m’a-t-il précisé, faisant référence à un autre édifice de béton coulé surplombant la même étendue d’eau : l’Église de la lumière, qui a valu à Ando une reconnaissance mondiale. Selon l’architecte américain, aujourd’hui âgé de 77 ans, « les premières constructions, le Museum de la Benesse, par exemple, ne marchent pas très bien en tant que lieux d’exposition. Mais le musée Chichu est une sculpture habitable aussi fantastique que les trois œuvres qu’il contient. Un musée pour trois œuvres, vous vous rendez compte ! »

Benesse House_Naoshima_Japon
Benesse House_Naoshima_Japon


Benesse House_Naoshima_Japon
Benesse House_Naoshima_Japon


Benesse House_Naoshima_Japon
Benesse House_Naoshima_Japon


Naoshima Island_Japon
Naoshima Island_Japon


Sur le chemin du retour ce soir-là, j’ai repensé à ce que m’avait dit Sadao, à sa vie extraordinaire et au rôle central que tient Tadao Ando dans ma propre expérience du Japon. Il y a 15 ans, lors d’un souper avec Rem Koolhaas, Peter Eisenman, Jacques Derrida et Daniel Libeskind, j’ai eu le plaisir de découvrir que l’homme assis en face de moi n’était autre que mon héros architecte. Le lendemain, Ando m’a fait l’honneur de me présenter son travail à Kyushu. Il m’a même livré la formule de son béton lisse comme du tofu.

Naoshima Island_Japon
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Naoshima Island_Japon
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Naoshima Island_Japon
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Benesse Art Site_Naoshima_Japon
Benesse Art Site_Naoshima_Japon


L’union de l’art et de l’architecture, du style noble et de la vie de tous les jours, de l’abstraction et des sens, cette union que je souhaitais trouver, s’est-elle réalisée grâce à la vision de Fututake et d’Ando à Naoshima ? Oui.
Mais il faut dire que j’adore le béton. J’aime son odeur après la pluie, ses reflets sous un éclairage oblique, la façon dont son gris met en valeur la beauté de l’être cher, sa relation à l’ordinaire comme au sublime.


Yayoi Kusama, Pumpkin 1994-2005_Naoshima_Japon
Yayoi Kusama, Pumpkin 1994-2005_Naoshima_Japon


Tadao Ando_Chichu Art Museum_Naoshima
Tadao Ando_Chichu Art Museum_Naoshima


Benesse Art Site_Naoshima_Japon
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