Eero Saarinen : Retour vers le Futur...
Eero Saarinen
Retour vers le Futur...
Donald Albrecht, le 25 décembre 2010
Eero Saarinen_Portrait_Helsinki_Finlande
Eero Saarinen_Portrait_Helsinki_Finlande


Eero Saarinen : Shaping the Future fut l'unique rétrospective majeure consacrée à l’oeuvre d’un des maîtres les plus prolifiques, les plus originaux et les plus controversés de l'architecture du 20e siècle. L’exposition retraça sa riche carrière, depuis les années 1930 jusqu’au début des années 1960. Pour la première fois, un vaste éventail de bâtiments conçus par Saarinen, ses dessins révolutionnaires, ses plans d'urbanisme pour des centres communautaires et des universités mais aussi des maquettes, du mobilier, des photos et des films furent présentés au grand public. Des spécialistes et conservateurs de musées finlandais et américains ont contribué à mettre en lumière les différents aspects de l’oeuvre de Saarinen et à identifier la résonance présente entre la culture du milieu du siècle dernier et celle d'aujourd'hui. Ce parcours propose une vision actuelle et critique de l'époque constitutive du modernisme américain, modèle de la culture contemporaine.

Eero Saarinen_Chaise Tulipe_Helsinki_Finlande
Eero Saarinen_Chaise Tulipe_Helsinki_Finlande


Eero Saarinen with A Combined Living-Dining-Room-Study project Model, Circa 1937
Eero Saarinen with A Combined Living-Dining-Room-Study project Model, Circa 1937


Bien que sa carrière ait été interrompue brutalement par son décès en 1961 à l'âge de 51 ans, Eero Saarinen a été l'un des architectes majeurs de son temps, tant dans son pays qu'à l'étranger. Au cours des décennies d'après-guerre, qualifiées de « siècle américain », Saarinen a contribué à l'édification de l'image internationale des Etats-Unis avec ses réalisations de plusieurs symboles les plus puissants de l'identité américaine : le St. Louis Gateway Arch (1948-64) d'une hauteur de 192 m, conçu en acier inoxydable, dressé le long du fleuve Mississippi et commémorant l'expansion à l'ouest de la nation, le General Motors Technical Center (1948-56), construit en aluminium et en verre, à l'extérieur de Détroit dans le Michigan - qualifié par les critiques contemporains de « Versailles industriel » et le Terminal TWA (1956-62) de l'aéroport John F. Kennedy de New York, où des voûtes plongeantes en béton ont transporté les voyageurs dans le glamour du vol international.

Eero Saarinen_Tulipe Chairs_Helsinki_Finlande
Eero Saarinen_Tulipe Chairs_Helsinki_Finlande


Eero Saarinen_United States Jefferson National Exposition Memorial, Under construction, 1965_Arteaga Photos Ltd_Saint-Louis, Missouri_USA
Eero Saarinen_United States Jefferson National Exposition Memorial, Under construction, 1965_Arteaga Photos Ltd_Saint-Louis, Missouri_USA


Eero Saarinen_United States Jefferson National Exposition Memorial, en construction, 1965_Arteaga Photos Ltd_Saint-Louis, Missouri_USA
Eero Saarinen_United States Jefferson National Exposition Memorial, en construction, 1965_Arteaga Photos Ltd_Saint-Louis, Missouri_USA


Pour ces bâtiments et d'autres encore, Saarinen a rejeté un style unifié et unique, préférant un vocabulaire divers et inspiré directement, affirmait-il, des "site, programme et esprit" uniques de chaque projet. Son oeuvre à multiples facettes concurrençait les dogmes de l'architecture moderne. Il a mis en exergue certains des préceptes les plus vénérés du modernisme, tels que l’emphase sur les nouvelles technologies de construction, tout en se détournant de ses principes minimalistes pour se diriger plutôt vers l’exubérance sculpturale, la métaphore étant l’inspiration historique.


Eero Saarinen_General Motors Technical Center, 1948-56_Ezra Stoller_Warren, Michigan_USA
Eero Saarinen_General Motors Technical Center, 1948-56_Ezra Stoller_Warren, Michigan_USA


La réponse de Saarinen aux prestigieuses commandes de sociétés telles que General Motors, IBM et CBS a été d’orienter l'esthétique de Ludwig Mies van der Rohe ;« Less is more », vers des voies nouvelles et surprenantes. Pour GM, il a développé une palette de couleurs puissantes destinées aux murs extérieurs en brique, en harmonie avec les derniers modèles de véhicules, et a habillé le nouveau siège de l’entreprise Deere & Company (1957-63) à Moline (Illinois), d’acier Corten évoquant ainsi la robustesse des machines agricoles de l'entreprise. Par contraste, la patinoire David S. Ingalls (1953-59) de l'Université de Yale et le terminal du Dulles International Airport (1958-62) à l'extérieur de Washington D.C. ont permis à Saarinen de s’affirmer comme un virtuose structurel de formes dynamiques. Les chaises et tables conçues par l'architecte en 1958 pour Knoll International prennent ainsi les formes organiques évoquant l'ère spatiale.


Eero Saarinen_North Christian Church_USA
Eero Saarinen_North Christian Church_USA


Par contre, Kresge Chapel (1953-56) de forme ronde et en briques, conçue pour le Massachusetts Institute of Technology, et les Morse and Stiles Colleges (1958-62) en pierre et béton imaginés pour l'université de Yale, se tournaient clairement vers le passé faisant ainsi référence, par le travail sur l’image, aux enseignements de ces universités, à savoir respectivement les grottes anciennes et les villes de montagne italiennes.

Eero Saarinen_Deere and Company Administrative Center, Circa 1963_Harold Corsini_Moline, Illinois_USA
Eero Saarinen_Deere and Company Administrative Center, Circa 1963_Harold Corsini_Moline, Illinois_USA


Le style de Saarinen représentait l'idéal américain d'après-guerre d'une société ouverte offrant un choix et une diversité illimités. Ses clients visionnaires - des hommes d'affaires tel que Thomas J. Watson d'IBM et Frank Stanton de CBS, qui sont à la base des développements technologiques tels que les ordinateurs et la télévision, ont permis la matérialisation de ses idées. Travaillant en étroite collaboration avec ses maîtres d’ouvrages, Saarinen a développé à parts égales une construction progressiste et des systèmes mécaniques pour de nouveaux immeubles de bureaux installés dans des parcs d'entreprise aux allures bucoliques. Parallèlement, Saarinen incarnait lui-même l'individualiste libre et créatif. Saarinen et son oeuvre ont représenté ensemble l'image de l'Amérique capitaliste, toujours nouvelle et dynamique, contrôlant parfaitement son domaine.


Eero Saarinen_Croquis de David S. Ingalls, Hockey Rink, Circa 1953_New Haven, Connecticut_USA
Eero Saarinen_Croquis de David S. Ingalls, Hockey Rink, Circa 1953_New Haven, Connecticut_USA


Eero Saarinen_Portrait_Helsinki_Finlande
Eero Saarinen_Portrait_Helsinki_Finlande


Saarinen connaissait aussi parfaitement les médias modernes américains, bénéficiant d'une immense couverture dans la presse, présageant de sa renommée actuelle en tant qu'architecte de bâtiments caractéristiques. Des magazines populaires tels que Vogue, Playboy, The New York Times Magazine et Time, dont l'architecte a fait la couverture en 1956, le présentait comme l'architecte le plus important de son époque, tant sur le plan de sa carrière florissante que de son génie artistique.

Eero Saarinen_TWA_New York International (now JFK International), Circa 1962_Balthazar Korab_New York_USA
Eero Saarinen_TWA_New York International (now JFK International), Circa 1962_Balthazar Korab_New York_USA


Eero Saarinen_Noyes House_USA
Eero Saarinen_Noyes House_USA


Eero Saarinen et Florence Knoll_Bassett_New York_USA
Eero Saarinen et Florence Knoll_Bassett_New York_USA


En même temps, et après son décès, des critiques majeurs tels que Vincent Scully se sont interrogés sur l'engagement de Saarinen envers les idéaux égalitaires du mouvement moderne, sur son mépris pour le tissu urbain qui entourait ses oeuvres sculpturales les plus importantes et sur son incohérence esthétique. Manfredo Tafuri, un autre critique renommé, qualifiait Saarinen de premier exemple de moderniste américain d'après-guerre ayant commercialisé les idéaux socialistes du mouvement moderne européen, tentant ensuite de donner un sens aux bâtiments contemporains en mettant plus particulièrement en exergue la forme symbolique au-dessus de la logique structurelle. Par la suite, l'oeuvre de Saarinen a bénéficié d'une attention irrégulière dans la presse consacrée à l'architecture, et la plupart des grandes études de l'architecture du 20e siècle réduisent sa contribution à quelques-uns de ses plus célèbres projets.

Eero Saarinen_IBM Manufacturing and training facility, Circa 1958_Balthazar Korab_Rochester, Minesota_USA
Eero Saarinen_IBM Manufacturing and training facility, Circa 1958_Balthazar Korab_Rochester, Minesota_USA


En explorant plus de 50 des projets imaginés par l’architecte, l’exposition « Eero Saarinen ; Shaping the Future » est la première occasion de situer l’oeuvre de Saarinen dans la grande arène qu’est l’architecture moderne d’après-guerre.

Eero Saarinen_Miller House, Circa 1957_Ezra Stoller_Indiana_USA
Eero Saarinen_Miller House, Circa 1957_Ezra Stoller_Indiana_USA


Eero Saarinen_Chaise Tulipe_Helsinki_Finlande
Eero Saarinen_Chaise Tulipe_Helsinki_Finlande


L'architecte et son environnement : le public

Les visiteurs pénètrent dans la salle d’exposition en empruntant une galerie organisée autour d’un thème central : les rapports entre Saarinen et la presse. Dans cette galerie, les visiteurs sont entourés d’une extraordinaire installation graphique qui combine couvertures de magazines, brochures d’entreprise, publicités et clips télévisés. À l'époque de la communication de masse, Saarinen avait le don particulier de s’adresser aux médias lui permettant ainsi d’attirer l’attention de clients potentiels et du grand public. Saarinen avait compris la valeur publicitaire des concours d’architecture et de design, ce qui lui permit de se voir confier d’importantes réalisations comme le St. Louis Gateway Arch, notamment, à la fin des années 1940. Au moment où sa carrière décolla, dans le courant des années 1950, Saarinen devint la coqueluche de la presse internationale. Combinant vie professionnelle et vie privée au milieu des années 1950, l’architecte épousa Aline Bernstein Louchheim, auteur et rédactrice en chef adjointe des pages artistiques du New York Times.


Eero Saarinen_Chaise Tulipe_Helsinki_Finlande
Eero Saarinen_Chaise Tulipe_Helsinki_Finlande


Eero Saarinen_Patent drawing for pedestal Chairs, June 7, 1960_USA
Eero Saarinen_Patent drawing for pedestal Chairs, June 7, 1960_USA


Eero Saarinen_TWA Terminal New York International (now JFK International), Circa 1962_Balthazar Korab_New York_USA
Eero Saarinen_TWA Terminal New York International (now JFK International), Circa 1962_Balthazar Korab_New York_USA


L'architecte et son environnement : vie privée

Cette partie présente Eero Saarinen aux visiteurs en fournissant des informations biographiques. Né en Finlande en 1910 et émigrant aux Etats-Unis dans le courant des années 1920, Eero Saarinen a débuté sa carrière en partenariat avec son père et dans un milieu familial particulièrement propice : son père Eliel, architecte de la principale gare d’Helsinki et de nombreux autres bâtiments résidentiels, commerciaux et gouvernementaux, sa mère Loja, sculptrice, photographe et designer de textiles et sa soeur Pipsan, architecte d’intérieur. La plus grande réalisation américaine d’Eliel a été la Cranbrook Academy of Art de Bloomfield Hills, dans le Michigan, qui illustre parfaitement son parti pour une architecture prenant en considération l’esthétique de tous les environnements, des paysages aux bâtiments, en passant par les objets décoratifs.

Eero Saarinen_Dulles International Airport Terminal, Circa 1963_Balthazar Korab_Chantilly, Virginia_USA
Eero Saarinen_Dulles International Airport Terminal, Circa 1963_Balthazar Korab_Chantilly, Virginia_USA


Toute la famille Saarinen a travaillé sur la conception du campus. Cette partie de l’exposition se concentre sur ce projet formateur; elle présente également un portrait plus complet en analysant la relation qui existait entre Saarinen et ses confrères de Cranbrook, comme Charles Eames et Florence Knoll, et permet d’en savoir davantage sur sa formation architecturale, mais également sur ses mariages avec Lily Swann et Aline Louchheim.

Eero Saarinen_TWA Terminal New York International (now JFK International), Circa 1962_Balthazar Korab_New York_USA
Eero Saarinen_TWA Terminal New York International (now JFK International), Circa 1962_Balthazar Korab_New York_USA


Construire l'Amérique d'après-guerre : nation, affaires, vie, communauté

Il s’agit de la partie centrale et la plus vaste de l’exposition. Ici, l’accent est mis sur l’esthétique des constructions par le biais de photos, de dessins, de meubles et de modèles originaux et inédits représentant des réalisations de l’architecte. Une sélection remarquable de photos de bâtiments en construction largement publiées à l’époque donnent aux visiteurs une idée de l’anticipation générée par les bâtiments hors du commun de Saarinen. Des éléments de construction en grandeur nature démontrent aussi les nombreuses innovations technologiques développées par le cabinet Saarinen. Des supports audiovisuels spécialement conçus pour l’exposition, comme des simulations numériques et des courts-métrages, permettent aux visiteurs de vivre l’expérience des bâtiments de Saarinen. Les interviews inédites de ses collègues et des membres de sa famille viennent compléter cette section.


Eero Saarinen_IBM Manufacturing and training facility, Circa 1958_Balthazar Korab_Rochester, Minesota_USA
Eero Saarinen_IBM Manufacturing and training facility, Circa 1958_Balthazar Korab_Rochester, Minesota_USA


Eero Saarinen a contribué à la construction de l’image d’une Amérique moderne tant à l'étranger que dans son pays, et ce à l'apogée de la Guerre froide. Il a conçu deux ambassades américaines (Londres et Oslo) et - moins connue - l’ambassade à Helsinki, qui n'a jamais été réalisée. Il a également imaginé des monuments consacrés aux figures et aux faits emblématiques de l'histoire américaine, comme Thomas Jefferson et la deuxième guerre mondiale, ainsi que de grands terminaux d'aéroports qui accueillaient les visiteurs dans l'esprit d'optimisme des Etats-Unis.

Eero Saarinen_ JFK International Airport, Circa 1962_Balthazar Korab_New York_USA
Eero Saarinen_ JFK International Airport, Circa 1962_Balthazar Korab_New York_USA


Saarinen a conçu des bâtiments pour General Motors, IBM, Bell Laboratories, CBS et Deere & Company à une époque où "ce qui était bon pour General Motors était bon pour l'Amérique". Saarinen comprenait parfaitement la valeur de l'architecture lorsqu'il s'agissait de créer l'image d'une entreprise, utilisant souvent de nouvelles technologies de construction pour exprimer le caractère avant-gardiste de ces entreprises. Pour ses clients actifs dans le monde des affaires, il a inventé le premier mur-rideau miroir (Laboratoires Bell) et a été le premier à avoir recours à une structure en béton armé dans un gratte-ciel (CBS). Situés généralement dans des zones rurales, ces bâtiments représentaient le développement d'un nouveau type de bureau, le "corporate estate" (la propriété d'entreprise). Le Centre de recherche d'IBM situé à Yorktown Heights (New York) est un « palazzo d'affaires » interprétant le patrimoine traditionnel national avec une esthétique d’entreprise moderne qui évoquait à la fois pouvoir et autorité.

Eero Saarinen_Miller House, Circa 1957_Ezra Stoller_Indiana_USA
Eero Saarinen_Miller House, Circa 1957_Ezra Stoller_Indiana_USA


Bien qu'il ne soit pas connu comme étant architecte domestique, Saarinen a conçu deux classiques de l'architecture résidentielle de la moitié du XXè siècle : Entenza House à Los Angeles et Miller House à Columbus dans l'Indiana. Parallèlement aux prix remportés lors du concours "Houses for Postwar Living" de 1943, organisé par le magazine Arts & Architecture, ces projets représentent des étapes importantes dans le développement des paradigmes formels, spatiaux et technologiques de la maison moderne : le plan ouvert, le continuum entre l'intérieur et l'extérieur et l'utilisation de composantes préfabriquées. Les dessins de mobilier de Saarinen, qui ont remporté un succès au concours “Organic Design in Home Furnishings” organisé par le Museum of Modern Art en 1940, en collaboration avec Charles Eames, sont devenus des emblèmes du design exubérant du milieu du siècle. L'exposition analyse la manière dont ces projets domestiques ont contribué à la réévaluation du modernisme européen placé au centre des discussions architecturales américaines au cours de la période d'après-guerre.


Eero Saarinen_TWA_New York International (now JFK International), Circa 1962_Balthazar Korab_New York_USA
Eero Saarinen_TWA_New York International (now JFK International), Circa 1962_Balthazar Korab_New York_USA


En s'appuyant sur la croyance de Saarinen selon laquelle "la forme architecturale équivaut à la forme sociale", Eero Saarinen a tenté de créer un sens de la communauté par le biais de l'architecture, plus particulièrement illustré dans ses principales conceptions comme les campus universitaires, les chapelles, les églises et les bâtiments culturels. Connaissant une incroyable expansion en réaction à l'essor de l'enseignement supérieur d'après-guerre, les campus sont devenus de véritables villes. Dans ses plans et bâtiments conçus pour Vassar, Yale et l'Université du Michigan, notamment, Saarinen visait un équilibre entre le confort et l'intimité des étudiants en leur offrant des aires de loisirs, stimulant les contacts sociaux et reflétant une identité commune. Chaque projet de bâtiment communautaire tend vers cet idéal.

www.eerosaarinen.net