RECHERCHE
VILLE DE DESIGN
EGO MAGAZINE
ARCHIVES
Champ de Vision
Damián Ortega Prise 2
Anna Hiddleston + Sinziana Ravini, le 18 octobre 2010
Anna Hiddleston + Sinziana Ravini :  La chose imperceptible joue-t-elle un rôle aussi important ? Votre travail rend concret un processus, celui de la vision intrinsèquement invisible ou abstraite, car il a lieu dans l’esprit. C’est aussi la représentation d’un processus qui a à voir avec le temps. Vous avez envisagé bien des titres pour l’installation de l’Espace 315, tous liés à la relation entre les mondes extérieur et intérieur. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Damián Ortega : J’aime à croire que l’importance d’un objet réside dans les idées qu’il génère. J’ai lu quelque part qu’en sanskrit, la notion de chose est équivalente à celle d’évènement. J’ai trouvé cela très intéressant, car l’importance de l’objet est alors amoindrie par rapport à sa fonction, son système de production, la technologie employée pour le réaliser, et ses implications en tant que produit culturel et historique. L’exercice consistant à remplacer le mot chose par le mot évènement met en lumière la vie et le mouvement intérieur permanent existant dans chaque objet, et qui commence à sa constitution atomique. Je pense que si nous pouvions voir un objet de l’intérieur avec tous ses atomes, ce serait comme regarder à l’intérieur d’un rayon de lumière... tout serait en mouvement ! La possibilité de changer la notion de sculpture - entendue ici comme objet - en un évènement me semble merveilleuse. La réalité se base sur des relations et non sur des substances. J’ai en effet pensé à de très nombreux titres pour l’exposition de l´Espace 315, qui renvoyaient à tout cela : Intérieur / Extérieur, Les limites du tout et du rien, L’extérieur n’existe pas, Saturation d’ondes, Stimulation atomique... J’en ai trouvé des milliers ! Apparemment, je n’avais pas grand chose à faire pendant l’hiver berlinois.

Anna Hiddleston + Sinziana Ravini :  Êtes-vous plus intéressé par la déformation que par la confirmation de la réalité, et croyez-vous en l’existence de la réalité en tant que telle? Y-a-t-il une passion du réel, telle que la décrit Alain Badiou, dans votre oeuvre, ou êtes-vous plus concerné par d’autres manières de percevoir la réalité ?

Damián Ortega : Il est difficile de ne pas tout transformer en fiction si vous considérez que par le simple fait de parler de la réalité, elle disparaît. Nommer les choses implique de les convertir en un système de mots, d’images et d’idées. La réalité est au-dehors, et le cerveau remplace les créatures vivantes, il en fait sa propre réalité. Ma position a toujours été d’éviter la représentation afin d’établir une relation plus proche avec la réalité ( dans le sens que mon travail en ferait partie ), et de voir mes oeuvres en tant que présentation directe de cette dimension. Je préfère que les objets aient un impact, qu’ils s’intègrent et opèrent, comme des objets qui se justifieraient par eux-mêmes et non pas comme une mise en scène. Néanmoins, je ne peux pas être certain que la lecture subjective des choses soit réelle ou définitive. La perception est un facteur constant et inévitable. L’interprétation et l’expérience sont des grâces ou des disgrâces que nous devons prendre en compte. Par ailleurs, la déformation de la réalité peut se révéler être une manière de confirmer celle-ci. Comme Matisse le disait «Voir est déjà une opération créative  »  Pour Champ de vision, j’ai essayé de concentrer mon attention et d’inciter la conscience - ne serait-ce qu’un instant - à se concentrer sur le fait de voir. J’ai voulu produire un évènement sensoriel, de perception. Ce qu’on verra dans une partie de l’exposition est un système codifié, abstrait et incompréhensible, réalisé avec des éléments et des matériaux dont la présence physique est indéniable. Dans l’autre partie, on sera confronté à une vision, une illusion optique, une chose fictive et irréelle pourtant identifiable: la représentation. Pour cela, le spectateur ne peut avoir qu’une seule position bien précise dans l’espace, il a ainsi un point de vue partiel, ce qui fait le fait participer à une gigantesque éclipse visuelle.

Anna Hiddleston + Sinziana Ravini :  Certaines de vos oeuvres, comme Piel, Centro Urbano Presidente Alemán C.U.P.A, 2006, sont une référence directe à l´échec du modernisme. Pour celle-ci, vous avez découpé dans du cuir le plan d’un appartement d’un des tous premiers bâtiments modernistes mexicains, et l’avez laissé pendre mollement du plafond. Quelle est votre relation à la tradition moderne ?

Damián Ortega : Piel… est le plan d´un logement social du grand ensemble Miguel Alemán - le premier d´Amérique latine - constitué d´une série d´immeubles, dont les espaces avaient été pensés pour correspondre aux besoins de base des familles. Mon travail reprend le plan de l’appartement dessiné par Mario Pani en taille réelle. J’ai tatoué une image du bâtiment sur du cuir, afin d’établir une référence au corps plus directe. Ainsi, les limites du corps physique deviennent évidentes ; la peau tient le rôle de frontière avec l’extérieur, tel un mur qui séparerait le privé du dehors.


Anna Hiddleston + Sinziana Ravini :  Quel aspect de votre travail vous intéresse le plus : le formel ou le relationnel ? Y-a-t-il un fil conducteur dans votre oeuvre ?

Damián Ortega : En fait, l’interaction avec le public ne m’intéresse pas vraiment pour l’instant. J’y vois l’aspect le plus démagogique de l’art. C’est trop simpliste de dire que l’art sert à trouver des réponses, ou à distraire un public avide de divertissement, qui voudrait appuyer sur des touches comme il le fait tous les jours sur son ordinateur. Il y a toujours une relation avec l’oeuvre, même quand celle-ci est hermétique ou abstraite. Je m’intéresse à la relation avec le visiteur dans le sens d’un flux d’idées, soit d’ordre formel, conceptuel, soit lié à une action. Cela relève du savoir et de l’échange.

Anna Hiddleston + Sinziana Ravini :  Votre travail a-t-il une dimension éthique ? Selon Claire Bishop, les oeuvres trop ouvertes ont tendance à aliéner le spectateur, devenant ainsi antidémocratiques et exclusives. Qu’en pensez-vous? A quel point vos oeuvres sont-elles ouvertes ?

Damián Ortega : Mon travail peut faire l’objet d’une lecture démocratique du fait qu’il est spectaculaire et accessible de beaucoup de points de vue. Néanmoins, je ne pense pas que cela soit important. Une chose peut être bonne sans correspondre au goût populaire, même si elle est égoïste ou anti-démocratique. C’est la même chose pour l’art, et je pense que c’est mieux ainsi. Je pars de ma propre position quand je commence à travailler. J’essaie de la clarifier afin de la rendre le plus compréhensible possible. Au final, néanmoins, chacun la récupérera de façon différente: certains l’agrandiront, d’autres la rétréciront. L’« ouverture» d’une oeuvre est ( majoritairement) définie par le contexte et par le temps qu’il faudra pour apprécier l’intelligence de l’artiste. En même temps, on verra apparaître une didactique pour son interprétation et une recette pour sa promotion. Ce deuxième temps est terrible, car ses critères sont standardisés, des limitations sont imposées au nombre des lectures possibles, où la complexité de l’artiste est presque réduite à une série de slogans.

Anna Hiddleston + Sinziana Ravini :  Dans certaines de vos oeuvres, comme Cosmic Thing, 2002 et Nine Types of Terrain, 2007, il semble que vous essayez de disséquer, voire de «tuer » les objets, afin de leur rendre vie, ou de les déconnecter afin de les reconnecter. Peut-on voir une méthode à la Frankenstein dans vos oeuvres ? Et sinon, quelles méthodes scientifiques ou non-scientifiques affectionnez-vous particulièrement ?

Damián Ortega : Je dois admettre que j’ai créé quelques monstres, qui ont leur vie propre. Généralement, j’aime appréhender la logique de chaque oeuvre, et la suivre à la quête de son propre style. Si une idée requiert du matériel ou un traitement spécifiques, j’essaie de m’adapter aux besoins de l’oeuvre. Je pense qu’il s’agit-là d’une méthode empirique. Nine Types of Terrain l’illustre parfaitement. Je l’ai filmée en hiver à Berlin. Il faisait un froid de canard et le tournage était plutôt austère. À la fin, nous avons envoyé le matériel à développer au laboratoire, et le négatif original y a été endommagé. Un peu plus tard, j´ai été invité à le montrer dans un musée, et j´ai proposé de refaire le film intégralement. Nous avons eu l´argent, et le printemps avait commencé. Alors que, cette fois, nous faisions le film avec un gros budget, le résultat fut un désastre. Tout était parfait et parfaitement ennuyeux. Je suis retourné à la version originale et nous avons essayé d´améliorer la couleur avec différents filtres, toujours avec des moyens analogiques, rien de numérique. Et c’est cette version-là que j´ai montrée en définitive.

Anna Hiddleston + Sinziana Ravini :  Vous pensez installer différentes sculptures inspirées de la structure moléculaire à l’entrée de l’exposition. Cette fascination pour le moléculaire est récurrente dans votre travail. On la retrouve dans Moduló de construccion con Tortillas, 1998, et dans Molécula de Glucosa, 1992-2007 Pouvez-vous nous parler de la dialectique du micro /macro dans votre travail ?

Damián Ortega : Chaque phénomène commence quelque part, et généralement comme quelque chose d’infime. On peut trouver le symptôme de quelque chose d’énorme dans une particule minuscule. Un échantillon suffit pour comprendre un système complexe. Les caractéristiques les plus importantes d’une culture donnée sont normalement révélées par les individus qui la composent ; par exemple, on peut autant distinguer ou reconnaître une personne par son langage que par l’analyse de son sang. La frontière entre l’intérieur et l’extérieur est très poreuse ; elle n’est pas hermétique. Elle est réceptive et perméable. Molécula de Glucosa est une oeuvre qui parle de la consommation du sucre au Mexique en tant que phénomène collectif et culturel. Elle est illustrée par une molécule composée de particules qui sont des capsules de soda collectées auprès de magasins et de restaurants de Mexico. J’ai énormément agrandi la molécule. Elle est un rhizome suspendu au plafond, elle croît, elle s’élargit dans l’espace comme un alien. Cette oeuvre peut être comprise depuis l’intérieur ou l’extérieur. C’est une structure chimique, mais aussi sociale: micro et macro.


<   1  2  3   >
IMPRIMERENVOYER À UN AMIHAUT DE PAGE
HÔTELS-BOUTIQUES
AGENDA
NEWSLETTER


giubbotti peuterey Peuterey Outlet giubbotti peuterey peuterey online