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Valérie Belin
La peau des choses
Nathalie Herschdorfer, November 10, 2008
Valérie Belin_Bodybuilders_I, 1999
Valérie Belin_Bodybuilders_I, 1999
 
N.H. : Ces mannequins de vitrine semblent constituer des sortes de fétiches modernes…

V.B. : Je voulais évoquer des êtres hybrides, entre créations virtuelles et objets archaïques. Je me suis donc mise en quête de mannequins possédant une grande qualité de réalisme. Et j’ai fini par découvrir une marque londonienne, dont les mannequins sont moulés sur de vraies femmes, puis recomposés pour créer un être idéal, avec les bras de l’une, le cou d’une autre, etc. Moulés sur de vraies femmes, ces objets sont déjà, en quelque sorte, des photographies en trois dimensions. En les photographiant, j’ai exacerbé leurs qualités, leur côté illusionniste. Le médium photographique joue ici pleinement son rôle : le grain photographique se confond quasi avec le grain de la peau ; l’angle de prise de vue et la lumière sont étudiés pour donner le maximum de modelé. De loin, il est possible d’avoir l’illusion du vivant ; de près, en revanche, on voit les artefacts, les faux cils, les coups de pinceau.

N.H. : Vos investigations portent de façon récurrente sur l’idée de la singularité d’un visage. Aujourd’hui, un visage n’est plus définitif, il est possible, par le maquillage ou la chirurgie, de le modifier selon les canons de beauté du moment. Les transsexuels, les mannequins modèlent leur visage, les sosies de Michael Jackson agissent de même.

V.B. : L’idée du sosie s’est logiquement imposée à moi après le travail sur les mannequins de vitrine. Il s’agissait dans les deux cas d’êtres fabriqués. J’ai commencé par photographier divers sosies, de Madonna, de Britney Spears, etc. Mais cela ne fonctionnait pas, on ne voyait pas vraiment à qui ils ressemblaient. J’ai donc radicalisé mon propos en choisissant un personnage, Michael Jackson, qui a subi tellement de transformations qu’il est déjà une sorte de sosie de lui-même. J’ai photographié cinq différents sosies de ce personnage, et bien qu’ils ne se ressemblent pas entre eux, ils ressemblent pourtant bien au même modèle par une sorte d’alchimie de la transformation. Après ce questionnement sur la ressemblance, j’ai photographié des masques, du type de ceux qu’on achète pour se déguiser dans des boutiques de farces et attrapes, tous de grande qualité, et finalement très « vraisemblables ». Ces masques sont comme de vrais visages, mais vides, par opposition aux visages des sosies qui faisaient penser à des masques.

N.H. : Les photographies de coffres-forts témoignent de votre attachement à l’objet. Elles sont aussi très singulières. Que signifient ces deux objets présentés en diptyque ?
 
V.B. : Cette série se situe dans la continuité de celle des palettes d’ordinateurs ; il s’agit également de déchets – bien qu’ici d’un autre ordre – trouvés chez un ferrailleur au hasard de mes repérages : un coffre blanc et un autre noir, qui se répondent comme un positif et un négatif photographiques. Ces objets ne se présentent pas frontalement comme dans les séries précédentes, mais sous l’angle d’une perspective axonométrique qui aplanit leur volume, comme s’il s’agissait d’un dessin. J’ai voulu montrer le caractère impénétrable – et même ici indestructible – de cet objet, dont la forme est restée intacte, en dépit des attaques de la pelle mécanique, comme en témoignent les marques à sa surface. C’est aussi un hommage à la sculpture minimale. L’art minimal a été pour moi fondateur. J’ai été absolument marquée par le réductivisme formel de Robert Morris, et surtout par le biomorphisme de Tony Smith, par cette alliance, chez ce dernier, de retenue formelle et de puissance métaphorique. Il me semble que mon travail procède d’une dialectique similaire, la forte charge expressive des sujets étant comme pétrifiée par le formalisme de l’image photographique.


Valérie Belin_Michael Jackson, 2003
Valérie Belin_Michael Jackson, 2003
 
N.H. : Les sujets que vous photographiez se distinguent par leur caractère imposant. Leur monumentalité est renforcée par la dimension du tirage. Mais en même temps, on perçoit chez eux une certaine fragilité. Que dire de ces deux forces antagonistes ?

V.B. : Prenons l’exemple des palettes d’ordinateurs : l’objet est imposant, mais l’équilibre est précaire ; on peut imaginer le moment où tout va s’écrouler. Nous sommes là dans quelque chose de très photographique, avec cette notion d’un instant qui va disparaître. On retrouve formellement ces forces antagonistes dans les premières séries d’objets en verre, entre d’une part une prise de vue très rigoureuse, très systématique, et d’autre part le foisonnement baroque des objets eux-mêmes, qui vient contrebalancer cette rigueur. Finalement, on peut voir mes natures mortes de deux manières, soit comme des compositions virtuoses où l’aspect formel l’emporterait, soit comme des tableaux votifs, évoquant par exemple, dans le cas des palettes d’ordinateurs, une certaine frénésie de consommation où des objets quasi neufs sont déjà en fin de vie.

N.H. : Revenons au choix des sujets. Qu’il s’agisse de la série des moteurs de voiture ou de celle des palettes, ou bien des différentes séries de visages, le spectateur est d’abord attiré, séduit par l’objet qu’il regarde, puis ce sentiment se transforme. On oscille entre la fascination et l’inquiétude…

V.B.. : Je photographie des choses qui sont à la fois séduisantes et repoussantes. C’est sans doute la même chose chez beaucoup d’artistes, cette espèce d’ambivalence entre la séduction et la répulsion. Une oeuvre n’est jamais univoque, elle est toujours ambivalente, sinon c’est une illustration. Ces antagonismes sont présents dans mon travail : entre austérité et prolifération, organique et inerte ou métallique. Parfois, le sujet est très charnel et en même temps désincarné. Le corps est là, mais son côté vivant est totalement neutralisé par l’image. Dans les portraits, il y a toujours un doute entre ce qui est vivant et ce qui est inanimé.

N.H. : Pourquoi vous limitez-vous à un nombre restreint d’images dans chaque série ?


V.B.. : Je fais le nombre de photographies qui rendra l’intention claire et la démonstration évidente. En général, une série comporte huit ou neuf images ; en faire plus produirait des répétitions de moindre qualité. C’est une exigence, une rigueur que je m’impose. Ce qui m’importe, c’est d’établir des équivalences entre des objets et des êtres, ou entre différents types d’êtres, un peu comme des variations sur un même thème.


Valérie Belin_Masques, 2004
Valérie Belin_Masques, 2004
 
N.H. : La cohérence entre les séries est exemplaire, notamment par l’unité du point de vue. Qu’est-ce qui vous anime série après série ? Que traquez-vous ?

V.B. :
Finalement, je photographie les manifestations à la surface des choses et des êtres, comme des sortes de symptômes relatifs au corps, à sa mise en scène, aux forces de destruction et de métamorphose auxquelles il est soumis. Tout cela, objets compris, renvoie à l’homme, sur le mode de la métaphore ou de l’absence. C’est un travail obsessionnel, les sujets varient mais tous disent un peu la même chose. Les premiers objets en verre peuvent par exemple s’apparenter métaphoriquement à un corps traversé, un corps transparent.

N.H. : Dans votre dernière série de portraits, l’artificiel domine. On peine à croire à l’existence de ces êtres, tant ils sont sans imperfections, tant leurs cheveux brillent et le grain de leur peau est lisse…


V.B. :
Les personnes que j’ai photographiées sont des mannequins professionnels ; elles ont une beauté particulière, un peu étrange et excessive. Cette série a évidemment un lien étroit avec les mannequins de vitrine. A ces modèles, j’ai demandé d’avoir le buste face à la caméra, la tête légèrement de trois quarts, et de regarder droit devant eux, sans rien observer de particulier. Je les voulais proches d’un dessin en trois dimensions, irréels, comme les avatars que l’on choisit pour se représenter dans les mondes virtuels. Avec cette série, je m’éloigne d’un discours social dans lequel l’être appartient à un genre, une classe – culturiste, sosie, transsexuel, mannequin. Ici, leur existence est de l’ordre de l’image. Pour obtenir cet effet, je me suis donné une liberté dans le choix des outils, tout comme dans le choix des individus. La couleur, par exemple, est désaturée, les carnations sont diaphanes, il y a comme une désincarnation, un décollement du sujet, entre l’humain et l’artificiel. Le fond noir, la lumière, qui rend visible une seule face de la personne, tout cela contribue à les faire passer dans un autre univers. Mais il reste toujours quelque chose qui résiste dans une oeuvre et qu’on ne peut comprendre totalement, parce qu’une oeuvre d’art ne fonctionne pas uniquement sur un mode rationnel, elle fonctionne aussi et principalement sur le mode de la sensation. Je dirais que par rapport aux portraits précédents, ceux-ci sont d’un autre registre. Avant le sujet était très fort, il était primordial. Ici, le sujet est au service de la photographie, je le transforme comme je l’entends, il passe au travers de mon regard.

www.elysee.ch


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